Chapitre 15 - AVEC EUX

📖 MEHDI ✍️ JonathanJones57 📝 1405 mots

Mehdi tourne la poignée à fond, tient l’accélération jusqu’à ce qu’une fumée bleue s’amasse autour des jambes de Jonathan. Essence brûlée, huile chaude, ferraille, l’odeur âcre lui tapisse les narines et il en reprend une fois. Le moteur s’émiette dans un crépitement gras, se rengorge d’un coup et vrille si haut qu’une tôle lui répond, quelque part dans les parkings sous la dalle. Choco écarte le genou de Mehdi d’un revers de main et fourre deux doigts dans l’enchevêtrement noir dessous.

— J’ai changé le pot, déjà. Carbu dix-neuf, gicleur plus gros, pignon de treize… J’ai débridé le CDI. Là faut encore que j’change la couronne. Et après j’vais mettre un kit soixante-dix. Avec le vilo renforcé et tout.

Mehdi lui sert quelques syllabes muettes et la bécane s’arrache, l’avant se cabre, l’entraîne avec la selle sur quelques mètres, la roue écrase un joint du béton et le choc lui remonte aux épaules. Il passe derrière le décrochement d’une rampe, toujours plein moteur hors de vue, et le beige de sa doudoune reparaît à l’autre bout. Il tourne court et revient droit sur eux. Choco s’écarte au dernier moment, l’arrière ripe en travers et grenaille leurs chaussures de petits éclats.

— Monte, Jo.

— Nan, nan.

Mehdi pousse ses hanches contre le réservoir, une bande de skaï se libère.

— Vas-y, j’te fais un tour.

Ce serait même cool : derrière lui, les pieds mal posés, les bras autour de sa taille, les poings agrippés au blouson, chaque reprise qui le jette en avant avec Mehdi, le moteur entre leurs jambes, les bouffées opalines rabattues sur eux.

Un coup de gaz lui passe dans le ventre.

— Tu rêves.

— Tsss… J’fais pas l’fou. Tu montes, vite fait, tac, j’te ramène ici, c’est bon. J’vais pas taper d’dans. Moi j’te dis un truc, c’est un truc. J’ai qu’une parole.

Choco renifle.

— L’écoute pas.

— Mais qui t’a parlé, toi ?

— Personne, mais moi j’te parle. Casse pas les couilles, il veut pas, il veut pas.

Une goutte sonne sur le compteur, les suivantes tambourinent dans le plastique creux du garde-boue. Autour de leurs baskets, le sec se troue de noir, les marques grossissent, se rejoignent. Plus serrée, la pluie traverse la dalle en biais, grésille sur les grilles, brouille les portes vitrées et les fenêtres basses d’en face. Choco rabat sa capuche.

— On bouge, là.

Arrachée à sa béquille, la bécane mord une lèvre de ciment et saute les raccords droit sur les commerces, trois mètres et ça coule dans les cols. Sous l’auvent du coiffeur, l’averse dégringole avec un bruit de fer-blanc. Toute cette eau et pas encore une flaque : le gris s’imbibe à perte de vue, immense buvard.

Choco chope Mehdi et l’envoie sous la flotte, une seconde à peine. Les mains s’emmêlent dans les vêtements, les semelles couinent.

— Ah, bâtard !

Il recule toujours en riant, plante les talons et se pend en arrière, le dos bientôt mitraillé de gouttes. Mehdi continue d’avancer. Jonathan leur rend la place lorsqu’ils reviennent. Mehdi décroche aux quelques notes qui réussissent à traverser le martèlement.

— Ouais ? … Nan, on est là, nous. Y pleut sa mère. Hein ?... Ouais… Les gars, on va chez Soso ?

*

Choco secoue les bras, la bordure de fourrure s’agglutine contre sa nuque. De sa crête ne restent que des pointes désordonnées, rabattues sur les tempes ou dressées de travers.

— Tête de clébard.

Face à l’ascenseur, Mehdi presse le bouton, attend avant d’appuyer de nouveau, le voyant reste éteint.

— Encore mort ou quoi, c’truc ?

Il pousse du pied le battant et prend l’escalier. Trois étages plus haut, une voix en arabe portée par les nappes vibrantes d’un synthé filtre par une porte entrouverte. Mehdi casse son pas, le rythme passe dans ses épaules, le déhanchement se fond dans les dernières foulées. Il revient sur Jonathan et l’entraîne dans son élan, à reculons jusqu’au seuil.

— Vas-y, bouge un peu !

Jonathan improvise. Mehdi comme ça, délié, presque exubérant, lui donne envie d’en faire davantage. Choco entre sans les attendre.

Sous la télé, une PlayStation et deux manettes aux fils emmêlés devant le meuble. Au milieu du tapis, il y a quelques canettes ouvertes sur la table basse. Une bouche recrache lentement sa fumée, plus bas le tuyau serpente entre les jambes jusqu’à un type assis par terre, calé contre l’accoudoir. Près de la fenêtre, un grand maigre fait face aux vitres. Quatre occupent le canapé, l’un tient la télécommande contre sa cuisse, un clip passe sur l’écran plat.

Mehdi traverse la pièce jusqu’à celui resté debout, le poing armé. L’autre se retourne, intercepte son poignet et le tord, lui arrachant un rire de douleur. Choco part vers le canapé, Jonathan avec lui.

Nasri ne resterait pas à Marseille. Impossible. Son voisin en est certain et Jonathan ponctue depuis un moment son raisonnement de quelques « ouais » suffisamment espacés pour donner le change. Nasri, au moins, il voit qui c’est. Choco est maintenant par terre, les jambes allongées sous la table. La pince passe au-dessus de son genou, dépose une braise sur le foyer.

— Moi j’crois il va rester encore un peu. Il est jeune, il joue chez lui, il commence à être bien là-bas… Pourquoi il irait se casser maintenant ?

Le volume monte d’un cran. À côté de Jonathan, la discussion repart sans lui, deux voix se coupent maintenant sur Marseille et Paris. Choco tire sur le tuyau et lui tend l’embout. L’aspiration fait gargouiller l’eau dans le vase, la fumée lui prend la gorge. Il contient la toux, deux secousses derrière les lèvres fermées, et fait passer. L’un vide sa canette et rote à pleine gorge.

— Al-hamdouliLAH !

Un instant après, dans la cuisine, Sofiane écrase les feuilles au fond de la théière avec le dos d’une cuillère. « Le footeux » pioche dans un paquet de gâteaux ouvert près de l’évier.

Avec des élèves toute la journée, qui d’mandent si, ça, qui font les malins, toujours en train de bouger pour rien, lui deviendrait fou. Au premier qui se lève alors qu’il vient de lui dire de rester assis, coup de tête, balayette, terminé. Jonathan en a eu un cette semaine, avec son billet d’absence bricolé au stylo, l’écriture du gamin partout et « chien » dans la case motif, à soutenir que c’était sa mère jusqu’à ce qu’on parle de l’appeler.

Sofiane remonte ses lunettes en rigolant. « Chien ? » Puis au « footeux » :

— Par contre, toi, va t’foutre un coup d’déo dans la salle de bain, tu chlingues.

La manette de Play atterrit sur le tapis au moment où ils passent la porte. Sofiane dit à Mehdi de se calmer, il va finir par la niquer. À côté, le grand maigre balance : « Tiiiieeeeenns, voilà ! T’as cru quoi, toi ? »

Un des gars enfile sa veste près de l’entrée. Aux vitres, le crépuscule.

Mehdi est venu là.

— Ça va ? Si c’est relou, tu m’dis, on s’barre.

— Non. Surtout pas.

La main se pose à peine sur son avant-bras qu’elle quitte le contact.

💬 Commentaires 7

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
RaphHary07 • 1 semaine, 1 jour modifié
Autant pour les autres chapitres, ton rythme sec fonctionne très bien, autant pour celui-ci, il est parfois difficile de bien comprendre ce qui se passe ou qui parle.
Rien de bien méchant, les scènes restent visualisables, mais parfois plus compliqué à bien comprendre. Attends d'autres retours avant d'y toucher, ce n'est probablement que moi avec ma fatigue chronique qui peine à suivre. ^^
Sinon, pouce en l'air, hâte de connaître la suite !
👍 1
JonathanJones57 Auteur • 1 semaine, 1 jour
Ah ça m'intéresse ! Tu saurais me dire à quels endroits précisément t'as eu du mal à suivre ou à savoir qui parlait ?
👍 1
RaphHary07 • 1 semaine, 1 jour
Je vais relire le chapitre à tête mieux reposée et si c'est toujours la cas, je t’annoterais les passages. ;-)
👍 1
JonathanJones57 Auteur • 1 semaine
merci c'est cool de ta part 😉
👍 1
RaphHary07 • 6 jours, 22 heures
Je t'ai annoté ce qui me semble poser un problème, mais je le répète : tu es seul maître de ton récit, s'il te convient ainsi, rien ne t'oblige à le modifier. ;-)
👍 1
JonathanJones57 Auteur • 5 jours, 2 heures
Merci pour les annotations ! Effectivement, il y avait quelques endroits où je pensais que c’était clair alors que ça ne l’était pas forcément, notamment avec tous les gars chez Soso. J’ai pu rectifier deux-trois trucs sans trop en rajouter. Et non, ce n’était pas ta fatigue ;-)
👍 1
RaphHary07 • 3 jours, 2 heures
Je suis toujours heureux d'aider. ^^
Mais mon cerveau est plutôt lent en ce moment (fatigue, stress, boulot, etc.) et j'ai tendance à relire plusieurs fois certains passages pour être sûr d'avoir bien compris…
👍 1