Chapitre 1 - Université des Lys (1/2)
Nous portons tous un masque. Qu’il soit bon ou mauvais. Qu’il soit né d’une intention profonde ou façonné à notre insu par les influences de ceux qui nous entourent. Cette protection nous permettait de nous cacher aux yeux du monde.
J'ignorais la forme du mien. S’il m’était propre ou créé de toutes pièces par mon père, à travers les âges. Les fêlures de mon âme, ouvertes par un apprentissage sévère ou par une solitude profonde, jouaient probablement un rôle sur la vibration de mon être.
Bientôt, mes pas fouleraient les couloirs de l’université, qui ouvrait ses portes pour la relève. L’éclipse totale, annonçant le début d’un nouveau cycle, se produirait dans quelques années. Les portes de ma cage se déverrouillaient enfin.
« Ne t’aventure jamais seul, Mattheus », résonnaient les paroles de mon père dans mon esprit.
C’était absurde. Nous étions les élues, les « altruistes », des êtres immortels, faits d’os et de sang comme les humains, à la différence que les effets du temps et de la maladie ne nous affectaient pas. Je n’avais jamais saisi ce besoin d’isolement de sa part.
— Prépare tes affaires, Mattheus. C’est bientôt l’heure.
La voix profonde de mon père me ramena sur terre.
Tandis que je rangeais les dernières affaires qui traînaient, sa voix surgit une nouvelle fois dans mon esprit : « N’attache aucune valeur aux choses, Mattheus. » Comme si l’idée de m’amouracher d’un pull m’avait déjà traversé l’esprit.
— Allez, dépêche-toi !
Comme mon père avait choisi de vivre à l’ancienne, en « autarcie » comme il le soulignait, je traînais moi-même ma valise dans le couloir. Dans l’entrée, ses yeux d’acier me captèrent, vides d’expression.
— Je suis prêt.
Sa tête fit un mouvement à peine perceptible, avant qu’il ne me fasse signe de le suivre. L’air chaud me fouetta le visage. Malgré son refus de technologie, mon père possédait tout de même une Velvia. C’était un véhicule cubique, spacieux, et sans chauffeur. Quand il tapota son index et son pouce, la lumière intérieure m’aveugla de son halo blanc. Le coffre s’ouvrit et aspira ma valise.
De chaque côté de la Velvia, les portes glissèrent en silence. Le visage de mon père se reflétait dans l’écran de démarrage, et me renvoyait un physique similaire au mien : des cheveux de jais, une peau qui manquait clairement de soleil ou de vitamine, un sourire en ligne droite. Le sang ne nous liait pas — les années, elles, nous avaient sculptés d'une même matière.
Les altruistes, comme moi, étaient confiés à des gardiens, sélectionnés par le Grand Conseil. Ce sont eux qui avaient la responsabilité de nous enseigner la loi, la discipline et les grandes lignes avant notre apprentissage plus poussé.
Après avoir indiqué la route par commande vocale, mon père s’installa au fond de la banquette, raide comme un piquet. Nous aurions pu nous téléporter, mais l’université, partagée avec les humains dans un souci de manque de place, interdisait ce privilège à ceux qui, comme moi, ne maîtrisaient pas encore l’art de l’invisibilité.
Sa respiration mesurée, ses mains croisées, mon père ne bougeait pas d’un cil, comme un soldat. Tout dans son attitude transpirait son dévouement pour le Grand Conseil, comme s’il avait un livre lui indiquant comment se tenir. Quelque chose comme « Les lois du Grand Conseil pour les nuls ».
« Ne t’attache pas aux êtres, Mattheus. »
Après une heure de silence, mon père remua à mes côtés et sortit un objet de son sac.
— Avant d’arriver, je voulais t’offrir quelque chose.
— C’est…
— Oui, me coupa-t-il sans préambule. Il te permettra de te rappeler qui tu es.
Je tendis une main hésitante vers lui, ne comprenant pas le sens de sa dernière phrase. Le poids du Livre me surprit. Il était épais, mais étrangement léger. Mon outil de travail avait traversé les âges, et un sentiment étrange m’envahit alors que je le posais sur mes genoux.
Mon attention se reporta sur les paysages extérieurs. Notre ville dans la montagne vivait à l’écart du monde, c’était la première fois que j’observais ces paysages différents. Tous constitués d’une multitude d’immeubles éclairés par des néons, de drones qui parcouraient les rues, d’écrans publicitaires. La campagne avait disparu depuis longtemps, dévorée par l’expansion humaine.
Deux tours se dégageaient entre les bâtiments. Des hologrammes animés s’agitaient, dévoilant une femme aux cheveux couleur charbon, et un homme aux cheveux châtain.
Je sentais le regard de mon père sur moi.
— Sais-tu qui est cette femme ? me demanda-t-il, de cette voix qu'il prenait toujours avant de m'asséner une énième leçon.
— Non.
Son regard se reporta à travers les vitres teintées.
— Te rappelles-tu du prénom de la personne qui a trouvé le remède contre la mortalité ?
— Ekatya ?
Il hocha doucement la tête.
— C’est elle qui est à l’origine de notre déclin.
Il n’ajouta rien de plus, car je connaissais déjà l’histoire : Ekatya commercialisait une pilule contre la mortalité, qui se prenait chaque jour pour lutter contre la vieillesse. Elle ne prévenait pas contre les accidents et les meurtres, mais ce recul du nombre de décès avait réduit le besoin de Maître de la Mort.
Le véhicule s’immobilisa, et l’hologramme « Université des Lys » me faisait face. Dehors, j’aperçus la ville en contrebas, qui brillait de mille feux. La Velvia déposa ma valise à mes pieds d’un geste délicat.
— Tu es précieux, Mattheus, me lança mon père. Ne l’oublie jamais.
Une brise chaude fit danser mes cheveux devant mes yeux tandis que je l’observais en silence.
— As-tu bien saisi ce que j’attends de toi ?
— Oui.
— Te sens-tu prêt à affronter ce qui t'attend ?
— Oui, répétai-je simplement.
— Bien. Sois prudent, Mattheus. Sois digne de ton Gardien.
Ses iris brillaient d’une lueur que je ne lui connaissais pas.
— Quand la Lune rencontrera le Soleil, l’heure sera venue pour moi de rendre mon dernier souffle… Et à toi de prendre ma place. Tu as encore tant à apprendre, Mattheus…
L’espace d’un instant, j’eus l’impression qu’il allait poser sa main sur mon épaule – il n’en fit rien. Il m’adressa un simple hochement de tête. C’était là sa façon de me dire au revoir.
Ses paroles tournaient dans ma tête quand je m’élançais dans l’allée éclairée par des lampadaires solaires. La structure du bâtiment semblait d’un autre temps, l’architecture était différente de ce que nous pouvions voir désormais. Les fenêtres renvoyaient la lumière de la ville, mais dévoilaient un ciel grisâtre. Les étoiles et la lune étouffaient derrière la pollution humaine.
L’herbe qui poussait devant l’entrée paraissait synthétique, pourtant, à l’odeur, je savais qu’elle ne l’était pas. Des lys poussaient dans quelques bacs des deux côtés de la grande porte vitrée.
Quand elles s’ouvrirent dans un râle aigu, un air poussiéreux emplit mes narines. Pourtant, tout ici semblait neuf, propre.
Derrière un long bureau blanc se mouvait une femme rondouillette aux cheveux teints en blonds. Derrière des lunettes rectangulaires et translucides défilaient des images, voilant des yeux bruns qu'on devinait à peine. Sur sa combinaison climatique, un badge scintillait du prénom « Brendelia ».
— Bonjour Monsieur ! Puis-je scanner votre invitation ?
Je fouillai dans mes poches pour sortir mon Prisma, un appareil ultraplat et transparent, qui servait à nous identifier mais également à communiquer. Je levai l’appareil à son niveau, pour que ses lunettes le scannent.
Les secondes défilèrent dans le calme plat, avant que mon Prisma n’émette un son.
— Mattheus, je viens de vous envoyer vos accès à votre étage, à votre chambre – la numéro 244, au deuxième étage – et à l’aile gauche pour vos cours. Souhaitez-vous que le majordrone monte votre valise ?
— Non, ça ira.
— Très bien. Bonne soirée, Mattheus.
J’empruntai les escaliers dans son dos, et constatai l’écart d’au moins trois mètres entre chaque étage. Sur le palier du deuxième étage, un lecteur détecta mon Prisma dans ma poche et les portes automatiques se déverrouillèrent. À la différence du hall, le couloir peint en noir avalait toutes les lumières.
Après avoir repéré ma porte, je déposai mon Prisma sur le lecteur. Un clic sonore retentit, et je m’empressai à l’intérieur. La chambre sentait l’orange et le détergent.
Une brise filtrait à travers la fenêtre à demi ouverte, faisant danser le voilage beige. Mon nouvel habitat était simple. Un lit, une table de chevet, une lampe, une armoire, un bureau, une chaise. Tout le mobilier était de la récupération, marqué par le passage du temps.
Dans un soupir, je me laissai échouer sur le matelas nu. Des draps propres pliés sur le côté n’attendaient plus qu’à être installés.
D’un geste familier, je tournai la bague sur mon annulaire à l’aide de mon pouce. C’était l’un des rares cadeaux de mon père.
« Pour te protéger… »
L’anneau en or blanc était entouré d’un serpent aux yeux d’onyx, qui m’observait d’une brume mouvante, exposant mon âme noire.
Le seul autre cadeau que mon père m’avait offert était un bracelet en cuir avec en son centre un œil, dans lequel dansait une éclipse dans l’iris.
« Ta destinée. »
N'ayant habituellement aucun geste d'affection envers moi, ces présents m'avaient déstabilisé. Malgré mes questionnements, il était resté mutique, si bien que je ne comprenais toujours pas ce don.
Après avoir fait un peu de rangement, je m’allongeai sur mon lit. La voix de mon père continuait de tourmenter mon esprit quoi que je fasse.
« Ne t’implique pas, Mattheus. » « Ne te mêle pas aux humains, Mattheus. » « Ne crée aucun lien, Mattheus. » « Ça pourrait être dangereux. » « Dangereux ! » « Danger… »
Il tournait en boucle comme un vieux disque rayé. Depuis toujours, il m’avait façonnée à son image, comme sa marionnette.
Qui étais-je, sans lui ?
De quel danger parlait-il, lorsqu’il me mettait en garde sur ce monde ?
Sûrement pas des humains avec qui nous partagions les locaux. Nous ne pouvions pas être tués de la même façon qu’eux.
Que craignait donc mon père ?
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