Chapitre XXIII

📖 Zéro Absolu ✍️ lesecritsdambre 📝 2771 mots

Ahmès lâche son orange. Il sent Elyth œuvrer jusque dans sa moelle. Le Maître des arcanes tisse une toile sur son terrain de jeux. Sa colère enfle. En des couleurs et formes floues, il délaisse sa demeure pour l’ouest de la caserne. Ses pieds s’enfoncent dans le bitume, le creuse sous son poids. Ses poumons se gonflent, brûlant d’un air vicié.

Sa course s’halte aux abords de la station-service. Les décombres recrachent des cadavres calcinés ou écrabouillés. Au cœur de ce paysage de ruines, Morynth et Elyth conversent. Comment osent-ils ? Ce n’est pas leur partie ! Mais la mienne, à moi seul ! L’ombre d’Ahmès s’étend sur les divinités nuisibles.

« Elyth, regarde qui approche ! Ahmès – ou Akhren ? On se perd dans tes caprices.
— Essuie donc le lait aux coins de tes lèvres ! Ta prêtresse Ânkhti doit-elle toujours s’en occuper pour toi ?
— Voyons, Morynth, rit le Magicien, elle est morte. »

Les dieux échangent un sourire de connivence.

« Le Morath avait raison. Nous nous amusons bien aujourd’hui.
— Vous êtes pathétiques, crache Ahmès. Écouter un Maudit ? Moi je ne m’abaisse pas à ça ! Je créerai un nouvel ordre, loin d’êtres obsolètes comme vous ! »

Les traits de Morynth s’enflamment jusqu’à la pointe de ses cheveux d’encre. Le feu sacré se résorbe sans marquer la figure vigoureuse. Il ressemble à une statue d’albâtre, éternel guerrier dans la fleur de l’âge. Ses yeux de braises ne s’alourdissent ni de douceur ni de compassion. Sa bouche se tord sous un rictus de supériorité. Ce mouvement bouge la cicatrice qui fend le côté gauche de son visage.

À ses côtés, Elyth offre un contraste saisissant. Plus élégant que martial, son bouc taillé souligne des lèvres étirées par l’ironie. Ses yeux bridés et verdoyants se posent avec pitié sur l’Élu. Le vent chahute sa natte sanguinaire et sa longue tunique ivoire. Il réajuste sa toge drapée au jaune safran. La couleur de sa catin d’Anaticia !

« N’oublie pas où tu te trouves, Akhren, l’avertit Morynth. Le Jeu t’accorde certains privilèges. Pas l’éternité.
— Hors de cette partie, ajoute Elyth, tu n’es pas notre égal. »

Il agite sous son nez un doigt réprobateur, ses bijoux de courtisan claquant en un fracas désagréable. L’expression d’Ahmès manifeste son dégoût et sa rage. Son nez s’allonge en museau, ses oreilles s’étirent en celles d’un chacal. Il laisse libre-court à sa métamorphose en thaleb. Ses griffes aiguisées fendent le vide séparant ses aînés et lui.

« Je ne vous dois rien !
— Quel enfant capricieux, grince Elyth. Tes agissements vont nous coûter notre divertissement.
— Un pion protégé par les règles du Jeu reste un pion.
— Amuse-nous, ou cède ta place à quelqu’un de plus digne. »

Sans les règles, Morynth terminerait son existence d’un claquement de doigts. Pire, Elyth déferait son essence, morceau après morceau, sans même le regarder. Toutefois : ils ne l’affronteront pas, malgré leurs fanfaronnades. Le Sablier l’a choisi, lui, et aucun de ses reliquats. Le Jeu a lié sa mort aux Protecteurs français. Ahmès contemple celle de Perpignan, le canon du Sig-Sauer plaqué à sa tempe.

Un étrange sentiment le traverse.

De la jalousie ? De la curiosité ? Du mépris ? Pas même lui ne le comprend. Elyth et Morynth reprennent leur conversation, glissant par-ci par-là des moqueries sur son jeune âge. Un adolescent parmi les millénaires. Sa faiblesse l’écœure un bref instant. Un jour, ses créations les surpasseront et les obligeront à ployer le genou devant lui !

Son vœu en tant que vainqueur n’ira jamais dans le sens de leur volonté. Le monde des Trois est révolu, réduit à néant par la Destructrice. Il l’embrasserait avec joie si elle se présentait à lui. Grâce à elle, Haranae s’est tourné·e vers lui. Iel a vu sa grandeur et lui a donné les clefs pour la décupler.

« Anaticia s’impatiente, se plaint Elyth à Morynth. Cette humaine en met du temps !
— Elle est plus réfléchie que notre bébé Akhren. Je te parie qu’elle le battra d’ici un an. »

Ahmès n’écoute pas l’insulte. D’un bond, il atteint la Protectrice. Que lui trouvent-ils ? Son physique est quelconque. Comme sa magie, son aura et sa force ! Sans l’évolution des expériences, il l’aurait éliminé de ses mains dès le premier jour. Phase lunaire ou pas. Un souffle de souffre s’élève du sol et entoure sa némésis.

Un esprit de Dùuzal s’interpose. Son maquillage et ses vêtements à la mode dénotent avec sa nature éthérée. Une morte récente. Les babines d’Ahmès se retroussent sur ses crocs. Il s’imagine les planter dans le crop top blanc, percer sa peau et savourer la chair juteuse.

« Le moment n’est pas venu, charognard. L’éliminer aujourd’hui, alors qu’Elyth la tient dans sa toile… Voilà la preuve ultime de ta faiblesse et de ton incapacité à devenir dieu des dieux. »

Son ego s’embrase. Il attaque le fantôme. Des flammes bleues-vertes les encerclent.

« Arrêtez d’importuner cette dùuzalienne, s’exaspère d’un ton en demi-teinte Boucles de Sang.
— Je tuerai la Protectrice quand et comme ça me plaira !
— Un lâche qui s’en prend aux faibles ! Cette légende te sciera à merveilles, s’esclaffe Morynth. 
— Haranae devra répondre de ses choix de cavalier, ajoute Elyth. Nous sommes si nombreux, et son dévolu se porte sur l’avorton… Même le Morath mérite plus ton rôle, Akhren. »

Ahmès se jette sur Elyth. Un tourbillon de plumes multicolores le repousse. Il s’écrase sur le toit d’un camion. Un vent au parfum rance précède l’apparition de Morynth. Le dieu de la Mort plonge une épée vers son cœur. Il la bloque entre ses mains déformées. Son aura l’entoure d’or. Sa peau se durcit en un acier doré.

Elyth les sépare d’une bourrasque impétueuse. Morynth rit, roulant sur le bitume. Ahmès percute un platane. Les racines s’arrachent de l’asphalte en un gémissement sinistre. L’Élu se redresse, nimbé de sa fureur. Un poing s’écrase entre ses omoplates, extirpant l’air de ses poumons. Son corps se propulse contre une portière de jeep.

Ses griffes labourent la carrosserie.

Morynth fond sur lui. Ahmès accuse le coup et bloque son bras. La lame noire s’enfonce dans son ventre. Ânkh-setji ! Sa dague spirituelle répond à son maître. Elle se matérialise dans le creux de sa paume redevenue humaine. L’alliage ensorcelé plonge entre les côtes de la Mort. Une vague d’énergie les balaye. Les décombres se soulèvent et s’affaissent un bang retentissant.

Elyth se joint à eux, des koummyat dansent autour de lui. Un à un, les épées courbées transpercent la carapace d’or et clouent Ahmès à un pan de mur. Il glapit, sa régénération ralentit par les runes gravées sur les lames. Sa magie s’amenuise, à l’opposé de sa haine. Ses yeux se posent sur la source de ses problèmes. Boucles de Sang ne se détache pas de la Protectrice. À ses pieds, comme un chien !

Son regard glisse vers le saeat. L’idée d’appeler ses serviteurs l’effleure. Il la repousse. Il n’a pas besoin d’eux ni des Changés ! Il arrache les koummyat. En sang, il titube et s’écroule à genoux. Il se fige, imité par ses adversaires. Une onde d’un or nacré de blanc jaillit de la Protectrice. Un rouge profond, tirant sur le noir, s’y mêle. Le Jeu s’impose aux divinités querelleuses.

« Morath, l’interpelle Elyth. Veille donc sur cette humaine ! Qu’elle continue à nous amuser encore un peu. »

Un grondement déchire le ciel. Les nuages tourbillonnent en une masse compacte au gris ennuyeux. Des éclairs la chevauchent. Le tonnerre retentit. En écho, la terre se gorge d’une eau noire. Elyth emporte Ahmès et Morynth en son domaine.

*

Béatrice cligne des yeux, submergée par l’incrédulité. L’odeur âcre de l’essence et du sang se heurte aux relents de souffre de Dùuzal. Son index quitte la queue de détente. Son bras armé retombe le long de son buste. Le métal du Sig-Sauer vibre, chaud et vivant. Il se tord, se liquéfie presque pour épouser une forme plus ancienne, plus lourde. Un Colt 1911. Le choc et l’adrénaline avalent sa douleur. Son avant-bras, de nouveau maintenu par l’écharpe, s’affaisse. Sous la peau, un hématome violacé s’étend autour d’une zone presque noire, trop sombre et trop nette.

Le Singe ne s’en alarme pas.

« Humaine, es-tu si incompétente ? »

Un rire l’agite et se propage à sa horde. Des soldats s’écartent. L’horreur étire leur visage aux yeux écarquillés. Oui, on aurait dû tous y passer. Béatrice maintient en place son masque de tueuse. Une moue détachée, presqu’ennuyée, anime sa bouche et le coin de ses yeux. Elle recule de quelques pas, soupèse son arme métamorphosée. La munition vibre dans la chambre. Son unique consœur patiente à l’intérieur du chargeur.

Elle a usé de son radius et de son ulna gauche pour elles. Tant qu’elle ne tirera pas, ses os ne repousseront pas. Merci à ce soldat pour cette écharpe. Son regard balaye la zone de combat. Pas une seconde ne s’était écoulée depuis sa tentative ratée. L’œuvre d’Elyth ? Sa curiosité pointe son museau, mais elle la repousse. Un jour, elle le rencontrera peut-être.

Le Singe frappe son torse, prenant son silence pour une forme de soumission :

« Sa-Iâh accomplira ton souhait ! Suis-moi. »

Les macaques bondissent des voitures et frappent le bitume. Les soldats en profitent et s’enfuient en groupe, entassés sur les sièges trop petits pour tous les accueillir. Béatrice ne détache pas son attention du saeat. Si Dagmar ne lui a pas menti, ses pères vivent et se réveilleront à tout moment comme elle.

« Prête à servir ton maître ?
— Nel sangue, viviamo.
— Encore ? Tu es- »

Une fleur sanguine éclot dans la fourrure drue. Sa balle l’a atteint en plein cœur. Le Singe tombe, mort. Sa horde disparaît en une fumée violacée. Pas de dieux capricieux pour euxSa guérison prend de court Béatrice. La repousse accélérée la brûle. Des arcs électriques s’envolent de son poignet à son coude. Elle vomit sa douleur en un hurlement discontinue. Ses poumons se vident de tout l’air qu’ils contiennent. Son cœur s’emballe. Son cerveau ne suit plus tous les signaux envoyés par son corps en feu et à sang.

Elle s’écroule sur son flanc droit, incapable de tenir debout ou à quatre pattes.

L’ulna a repris sa juste place. Son radius attend une seconde proie, sur les conseils de Dagmar. Béatrice rampe jusqu’à Aedan. Sa respiration sifflante s’arrête par à-coups. Les yeux vitreux roulent vers elle, incapables de se focaliser. La marque s’ouvre en grand entre eux.

Soigne-toi, s’il te plaît.

De sa main usée, Béatrice tente de rapprocher les deux morceaux d’Aedan. L’électricité crépite à fleur de peau, comme pour elle. Aedan crie. Son dos s’arc-boute. Des spasmes l’accablent sans halte. Il retombe, inerte.

« Ae…dan ? »

La vision de Béatrice blanchit. Des formes floues sautillent, grossissent, mincissent avant de se préciser. Les couleurs reviennent d’un coup. Elle se sent se lever, accompagnée par Aedan. Ses jambes s’avancent sans réfléchir vers Aro. Sa plaie ne saigne plus, le couteau a disparu. Il… il est mort ? Elle s’écroule, tire à elle le corps inanimé.

« Non, Dagmar… Elle… Morynth, il… »

Des paroles confuses se déversent d’elle. Les rares soldats restants s’engoncent dans un fourgon. Les moteurs couvrent la déchirure de son âme. Marcus. Où est Marcus ? Elle ne le voit pas. Aedan, où est mon père ? Le Chien hume l’air, s’approche de la zone où il a été retrouvé et s’éloigne là où un camion était garé.

« Ils l’ont pris, suppose-t-il prudemment. Béatrice, nous devons retourner auprès de la Résistance. Ahmès risque de riposter à tout instant.
— Pas sans mes pères ! »

Ses larmes se mélangent au sang ferreux. Aedan, s’il te plaît. La bouche du Chien se tord. Son aura la chatouille, avant de plonger dans le corps glacé d’Aro. Une ondulation les secoue tous les trois. Un froid mortel la succède. Leur souffle forme des nuages de vapeur.

« Aro ? » chuchote, incertaine, Béatrice.

Il se redresse d’une lenteur extrême.

« Vati ? » répète-elle avec espoir.

Nulle réponse ne franchit les lèvres bleuies de son aîné. Sa tête penche sur le côté, des mèches blondes suivent le mouvement. Une traînée de sang séché barre sa joue. Ses yeux gris se perdent à l’horizon. Aro tend la main vers le cadavre d’un collaborateur. Il tressaute, se cambre, se cabre et s’arc-boute avant de se lever. La magie d’Aro souffle sur les décombres, réveil des dizaines de morts.

Leurs membres se tordent au point de fracturer des os. Puis, en un clac sourd, ils retrouvent leur position d’origine. Les défunts s’amassent en quelques secondes interminables autour de leur maître : Aro. Béatrice guette un signe, un mot ou un ordre de sa part.

Un soldat se jette sur eux.

Aedan se métamorphose en malinois. Ses griffes lacèrent la créature. Ses crocs se plantent dans une épaule. Béatrice vole l’arme de son père. Ses balles atteignent les cœurs inertes. Ils ne saignent pas, mais s’écroulent en un râle guttural. Une tête roule à leurs pieds. Aedan grogne, babines retroussées. Identiques aux Ghīlān, ces zombies ne connaissent ni peur ni douleur. Ils avancent en un bloc à la volonté inidentifiable. 

« Aro ? Aro arrête tout ça, s’il te plaît ! Papa ! Vati ! »

Il se tourne vers elle. Ses iris métalliques ont perdu cette lueur familière.

« Vati ! »

Elle l’écarte sans cérémonie et tire à bout portant sur un réanimé. Son père se lève. Ses jambes vacillent avant de gagner en force. Il amorce un pas, puis deux, vers la masse de corps. La vie réhabite ses prunelles. Son teint rosie et sa cage thoracique s’anime sous un souffle naturel. L’air glacial se réchauffe.

« Schlaft ! »

Dormez ? Les zombies obéissent : ils s’écroulent tous. La magie nécromancienne les quitte. Son filament retourne à sa source : Aro. Aedan ? Béatrice hésite à le chercher des yeux. Son attention ne lâche pas son père, incertaine de la suite des événements.

Ouvre ton esprit, mon enfant. Il lui partage sa volonté derrière cette demande : fouiller sa mémoire et rassembler les pièces du puzzle, avant que la situation ne dégénère davantage. Béatrice visualise un mur de verre. Un marteau en éclate la surface fragile. Ses barrières cèdent et offrent la vérité au Chien.

« Morynth ‽ s’exclame-t-il, incrédule. Et Elyth ? L’édition du Jeu est en l’honneur de leur panthéon, mais… »

Il s’ébroue.

« Je sais que Morynth est une divinité de la Mort, s’aventure Béatrice. Tu penses qu’il a fait quelque chose à Aro ? On doit… on doit le sauver et partir à la recherche de Marcus.
— Ton père possédait déjà cette magie, mon enfant. J’ai décuplé son aura avec la mienne. Il y a répondu, uniquement parce que Morynth a refusé son décès. »

Aedan marque une pause.

« Je ne sais pas ce que ça signifie pour Marcus. Son odeur s’arrête à un des camions évacués. »

Béatrice ne l’écoute plus. Le Colt voltige autour d’elle. Son alliage se remodèle, telle de la cire chaude, pour devenir un Walter WA 2000. Pour qui est cette munition ? Aro marche entre les morts endormis, insensibles à leurs tourments. Un hurlement de frustration les surprend.

« Vati ?
— Beatriz. »

Pour la première fois depuis leur retour, Aro la regarde réellement.

« Nel sangue, viviamo, lui chuchote-il.
— Sì, nel sangue, viviamo. Chassons ces fils de pute. »

Aro serre son épaule, avant de reprendre le volant de la Peugeot 206.

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