Chapitre XXII
« Encore cinq heures. »
L’écho de la voix de Dagmar s’élève des pierres taillées jusqu’aux coupes en bronze. Un accent imbibe ses mots. Guttural, comme celui d’un peuple du désert. Aride et fertile. Le compte à rebours se répète une dernière fois. Il se meurt contre une alcôve d’où Béatrice observe, morne. L’armurerie paraît infinie, avec des salles successives de toutes tailles et à l’éclairage d’or et de bronze. Tant d’âges et de catégories d’armes s’étalent devant elle.
Pourtant… son cœur pleure, aveugle.
À quoi bon ? Trouver l’arme consacrée ne lui ramènera ni ses pères ni Aedan. Les promesses de Dagmar lui sonnent creuses. Ce rêve n’est que cela. Une rêverie d’un espoir infâme, qui lui coûtera cher à son réveil. Son regard se pose sur un kanabō. Elle soupèse le poids imaginaire de ce gourdin pointu. Le bois massif formerait-il des cloques sur ses paumes, tant elle le serrerait pour fracasser le crâne du Singe ?
Ridicule. Tout ça est ridicule !
Béatrice s’écarte de la balustrade au lierre envahissant. Ses pieds nus parcourent les pierres rugueuses. Les bracelets de chevilles s’entrechoquent, comme pour avertir de son approche. Un escalier en colimaçon la ramène à son point d’origine. Un fusil Chassepot attire sa convoitise. Si elle blesse Dagmar, consentira-t-elle à la ramener à sa réalité ?
Zéro Absolu, hein ?
La légende contée par Aedan lui revient. Avant que cette déesse y insuffle la vie, son monde était-il aussi glacé que son sang en cette heure ? Non, ne sois pas ridicule ma vieille… Elle charge le fusil d’infanterie par la culasse, hésite et vise un panneau de bois. Portée de 300 à 350. Sa passion pour les armes s’éveille à demi.
Bang !
Le tir part. Les cartouches combustibles en papier s’enchaînent. Béatrice s’apaise avec sa cadence de sept à huit coups par minutes. Ce classique français la rassérène. L’odeur de poudre imprègne son nez et sa peau. Un goût amer imbibe sa langue. Ses larmes demeurent inertes, bloquées par la barrière de ses cils.
Elle aime tirer avec Marcus.
C’est lui son mentor, celui qui lui a tout appris. Où était-il alors qu’elle jouit de cette armurerie que nul collectionneur ne prétendra obtenir un jour ? C’est de ma faute ! À cause de mon fichu Bouclier ! Elle repose le « merveilleux », incertaine de son prochain geste. La bague gît sur son doigt, inerte.
« Nous avons échoué. » se chuchote-elle.
Un sifflement aigu envahit ses tympans. Les mains plaquées sur ses oreilles, Béatrice cherche la source de cet inconfort. Un crâne cri au centre de la table. Des fleurs éclosent sur les os frontal, pariétal, occipital, temporal et sphénoïde. Ceux de face s’effritent sous le hurlement inintelligible.
« Mauvaise pioche. »
La remarque de Dagmar met fin au chuintement meurtrier.
« Ta bague, elle te sert de catalyseur ? »
Instinctivement, Béatrice la cache sous sa chlamyde.
« J’prends ça pour un oui, mère casse-couilles. »
Les ailes du succube se déploient et se replient, tandis qu’elle la rejoint d’un bond puissant.
« Ta magie… Elle a le goût de Boucles de Sang. Nostalgie. Mémoire. Avenir. »
Elle penche sa tête sur le côté.
« Ça doit faire beaucoup d’un coup. Et si tu vidais ton sac avant de retenter au hasard ? Axis peut être une plaie pire que toi. »
Du pouce, Dagmar désigne le crâne fleuri.
« Avant… avant le Jeu, j’étais forte. »
Béatrice se tait. Pourquoi s’ouvre-t-elle ainsi ? Un poids l’affaisse. Son frère lui manque tant. Mon dieu, il ne sait pas pour Aro et Marcus. Son égoïsme la ronge, tels des rats fuyants le sceau chauffé où ils sont piégés. La marque du Chien reste inerte sous ses côtes. Lui qui était heureux de son Bouclier…
« J’avais pas besoin de pouvoirs ou d’armes magiques. Juste… juste mon bon vieux Walter. Des instructions simples, aussi. Et c’était parti. Pas besoin de réfléchir à mille plans, de m’inquiéter pour des trouffions ou de faire la paix avec ma mort. »
Un rire sec lui échappe.
« J’étais plus libre à Tijuana qu’ici. »
Elle hausse une épaule.
« ‘Fin, mon monde. Peu importe comment vous l’appelez… »
Une larme roule sur sa joue.
« Pas d’histoires de divinités, de monstres sortis tout droit d’un film au rabais. »
Dagmar lui tend un tissu pour se moucher.
« Mes pères… Mes pères souffraient de se cacher. D’avoir à mentir sur leurs sentiments. Je les ai poussés à rejoindre Rei et moi à Chicago. Puis y a eu le traquenard de Maria et le Jeu. Et maintenant, ils sont morts parce qu’ils m’ont aussi suivi ici !
— Je me répète, souffle Dagmar, ils vivent ! Allô ? Tu te souviens de Morynth ? »
Un bruit sec, méprisant, claque sur la langue de Béatrice. En vie ? Pourquoi tant tenir à ce mensonge éhonté ? Elle les a vu… Elle… Le mouchoir absorbe sa tristesse. Tout s’enchaîne à une vitesse folle. En début d’après-midi, la Chatte invoquait S’kyark pour eux. Puis iel a tenté de leur faire à l’envers, ouvrant la voie aux fantômes de Tijuana et à Boucles de Sang.
« Où est Esmé ? »
Une peur pure empoisonne ses veines et ses nerfs. Immobilisée et pendue aux lèvres de Dagmar, elle attend que le couperet tombe. Le succube s’affale dans un fauteuil scandinave teck massif. Son appartenance aux années 50 soulignent l’anachronisme ambiant. Je cauchemarde, tout simplement. Esmé… Esmé est…
« Un instant. »
Le flegme de Dagmar désamorce presque la tension de ses épaules. Elle semble tendre l’oreille : la bouche tordue, les yeux clos et la tête penchée sur le côté. Elle hume, acquiesce puis rouvre ses paupières. Ses traits austères s’animent en un air doux et rieur.
« Ta femme est quelque chose, commente-elle, admirative. Rusée, juste ce qu’il faut. Elle vient de sauver tes fesses d’un caprice d’Ahmès.
— Je suis là. »
Béatrice se pince. Ouaip.
« Bien là.
— Ton esprit, oui. Ton corps est toujours à Zéro Absolu, avec tes pères. Elyth et Morynth font tourner en bourrique ton Élu. Vois cela comme des oncles qui martyrisent le dernier venu.
— Ils n’appartiennent pas à la même mythologie. »
Dagmar hausse un sourcil.
« Aedan n’a pas capté ? Ou un autre saeat ? Ils ont dû se lier à lui. Or, la règle est simple : les Élu·e·s reviennent toujours avec leurs armées d’antan. Les serviteurs sont dans le sous-texte. Ta partie importe beaucoup à ceux du monde des Trois. »
D’un signe de la main, Béatrice l’arrête.
« Je… J’arrive plus à suivre.
— Où veux-tu reprendre ?
— Précise, soupire Béatrice.
— Ton Bouclier, le Monde des Trois, S’kyark ? Ou encore Boucles de Sang ? Pire, l’attaque du Singe et sa horde ? L’importance de la prochaine nouvelle lune ? L’ordre n’est peut-être pas bon, mais si je ne me plante pas, tu as eu tout ça en très peu de temps en pleine face. »
Un second fauteuil, au tissu d’un vert émeraude, apparaît à côté de Dagmar. Elle en tapote l’accoudoir et l’invite, d’un simple sourire, à la rejoindre. La fatigue assaille Béatrice. Mentale et physique. Toutes ces choses la dépassent, malgré les explications égrenées le long de son parcours. Elle n’aime pas réfléchir, favorisant aisément l’action. Qui a donné son CV à la Faucheuse ? Elle voudrait lui en toucher deux mots.
Ses fesses s’enfoncent dans l’assise odieusement confortable. Elle pourrait dormir si mille et une pensées morbides ne l’accablaient pas. Comme d’hab’. Ses jambes se croisent, se décroisent. Son index bat une mesure familière. Dream on est une de ses chansons chouchous d’Aerosmith. Je ne l’écouterai plus jamais avec Marcus. L’espoir repointe son vilain museau : et si Dagmar ne la manipule pas ?
« Tu cogites trop et sur les mauvais tableaux.
— Si je rêve, je ne perds rien à bavasser. Si je dois choper cette maudite arme, je me fous des bâtons dans les roues comme une grande.
— Tu as encore quatre heures et trente-six minutes. On attaque le bombardement d’infos par quoi ?
— Mon Bouclier. Pourquoi j’en ai perdu le contrôle d’un coup ? »
Elle broie le mouchoir souillé.
« Merde.
— Met-le là-dedans. »
Une bassine flotte jusqu’à elles. Pleine d’eau mousseuse, Béatrice y lâche le tissu.
« Un délire ce rêve.
— Tu as développé cette capacité grâce à tes prédispositions. Comme Esmé avec les tlalmiqui ou encore sa clairvoyance naturelle. Tu as contourné le problème « S’kyark », contrairement à Estéfania qui a vendu sa sœur pour obtenir son intangibilité. »
Dagmar poursuit, coupant l’herbe sous les pieds de Béatrice.
« Face à des demi-dieux, c’est normal que tes compétences de base ne suffisent plus. Surtout Akhren – le vrai prénom d’Ahmès. Opposée à un autre humain, tu aurais gagné avec quelques égratignures. Le fils de la lune trompeuse et d’une chimère ? »
La moue de Dagmar exprime ses doutes autant que ses paroles.
« Je ne miserai pas sur toi, avec ses paramètres. Par contre ! Toi avec des capacités ? Oui, tes chances de réussites me plaisent plus.
— Ok : forte face à ma propre espèce et nulle contre un imposteur « divin ». Je regrette déjà, mais… pourquoi ?
— Personne ne pariait sur lui, surtout pour une édition du Jeu en l’honneur du Monde des Trois. Je vais m’écarter de ta question, avant de revenir dessus. »
Des coupes surgissent à portée de doigts. Dagmar s’en saisit et avale goulûment une gorgée. Béatrice l’imite, sa gorge abruptement sèche. Du vin ? Aro s’y connaît bien mieux qu’elle. Il aurait su dire ses origines, son âge et décrire toutes les notes fruitées. Ne pense pas à ça, ne pense pas à ça !
« La vache, un rien et on repart sur ta playlist dépression ?
— Va te faire foutre.
— Si seulement, ma pauvre fille ! Bien, revenons à nos moutons. Aedan te l’a expliqué, non ? Le Monde des Trois n’existe plus, point de vue temporalité de Zéro Absolu.
— La Destructrice ?
— Bah, tu vois que t’en retiens des choses ! »
Dagmar siffle son verre. Une cruche voltige du plafond et le remplit.
« Elle a réduit au néant le Monde des Trois. Deux fois ! La première, les continents ont été arrachés de la planète où on vivait tous. La seconde ? Petit tas de poussière. Boucles de Sang m’a accueilli en son monde.
— Qui a une autre temporalité ? Devine, ronchon, Béatrice.
— La mère casse-couille serait-elle perspective ? Oui. Dùuzal se situe entre la première et seconde destruction. Elyth et Morynth ont survécu à la seconde. Ils aiment bien venir ici et observer le rêve de leurs anciens peuples. La nostalgie n’est pas qu’humaine.
— Et l’importance de la mise en honneur ? Aiguille Béatrice.
— Très peu de parties ont un Élu, ou une Élue, issu du panthéon des Trois. Tous ont le même objectif : réclamer la tête de la Destructrice, avant que ses méfaits ne réalisent.
— Un paradoxe, en gros ? C’est ce qu’ils cherchent, tout en s’amusant de nous voir… »
Béatrice ne termine pas sa phrase. Un petit rire enfle sous sa cage thoracique et remonte entre ses dents. Elle pose sa coupe à même le sol de pierres. Ses ongles griffent sa nuque qu’elle malaxe. Des mauvais perdants sont en train de foutre en l’air mon monde ? Sa bouche s’ouvre et se referme en un mouvement. À leur place, elle en aurait peut-être fait de même…
Ou je fatigue, ou j’suis bourrée.
Ses yeux lorgnent les gouttes rescapés du vin capiteux.
« Le disque rayé se répète : tes pères vivent. Idem pour Aedan.
— J’y croirais presque…
— Mon cours d’histoire semble t’éloigner de ton apitoiement. Alors, je continue ? »
Un hochement de tête, presque gêné.
« Ahmès pourrait ne pas suivre le même objectif. D’où sa décision de ne pas ramener de renforts de Eshraïa, Lúthya ou Narúnthal. Boucles de Sang en profite éhontément. En appuyant sur ce sujet sensible, il a réussi à encourager Elyth, le Magicien, et Morynth, la Mort, à intercéder en ta faveur.
— Tout ça pour un service de ma part ?
— Tu n’appartiens pas au Monde des Trois, ton champ d’action et tes compétences humaines lui bénéficieront le moment venu.
— Le tableau d’ensemble s’éclaircit, admet-elle. Pour la nouvelle lune, c’est parce qu’Ahmès sera 100% chacal ?
— Le combat final est encore loin, la reprend gentiment Dagmar. Les non-combattants et la Résistance, dans sa généralité, te gênent. Maîtrise ce problème, au lieu de tous les accumuler.
— Comme S’kyark et le Singe ?
— S’kyark désire la victoire de son camp, au point de ne pas voir le bout de son nez.
— Iel en a un sous sa forme féminine ?
— Je ne m’en rappelle plus, se moque Dagmar. Toujours est-il : iel a besoin de se souvenir. Boucles de Sang s’en occupe. Espérons que la Faucheuse retrouve sa superbe et toute sa tête. Te discriminer pour un Protecteur qui n’a pas encore ce titre… c’est un signe de son désespoir. Si vous gagnez, si ton monde survie, un de ses vœu sera exhaussé. Iel retrouvera sa liberté, loin du Jeu et tout près de… »
Dagmar se ravise.
« Cette histoire ne m’appartient pas. S’kyark te la racontera peut-être.
— Aedan, Boucles de Sang et moi, on a déjoué le Serpent. Comment le Singe a réussi à nous… à nous mettre à genoux ? Pourquoi mon Bouclier a failli ?
— Le Singe et le Serpent vous ont attaqué. Chaque saeat a deux pouvoirs innés. Le Serpent manipule le temps dans une petite zone autour de lui, en l’accélérant ou le ralentissant. Ça affecte la perception et la vitesse des autres. Le Singe a utilisé sa chance accrue, qui augmente les probabilités de réussite de ses actions.
— Fantastique… En gros, le Serpent a accéléré la dégénérescence de mon Bouclier, ce qui peut conduire à ma mort par épuisement. Et le Singe a soupoudré le tout d’une chance de cocue ?
— Oui.
— Aedan m’a prévenu que les saeat percevraient une anormalité créée par le Bouclier.
— Tu comprends maintenant ? Tu n’es pas faible, ton Bouclier n’est pas défaillant et tu n’as rien à voir avec le fiasco de la station-service.
— J’vais les buter. »
Le crâne claque des dents.
« Axis ? L’appelle Dagmar. Que t’arrive-t-il ? »
Des gouttes noires et épaisses tombent du plafond. Elles s’amassent en une masse difforme. Des bulles éclatent à la surface au lisse brillant. Un œil émerge, à la pupille fendue et abyssale. Un second, puis une bouche s’ouvre sur des crocs longilignes aux tailles différentes. La créature claque ses mâchoires entre elle. Sa forme se précise, recracher par le liquide poisseux.
Le démon.
Celui qui a dégusté goulûment ses entrailles. La bête s’accroupie sur des pattes velues. Des cornes fendent le crâne, se courbent sur elles-mêmes. Leur rouge terreux s’étend sur la fourrure drue, sale et clairsemée de taches plus sombres. Un rugissement s’écoule de son torse velu à sa langue fourchue.
Le Gewehr 98 épouse les mains de Béatrice. Comme pour le merveilleux, le chargement par culasse l’arrange. La munition chambrée attend un simple geste ou mouvement de l’être démoniaque. Dagmar la précède. Ses ailes pointues, rappelant celles des chauves-souris, la coupent de la vision horrifique.
« Un ami à toi, mère casse-couilles ?
— Non. S’kyark l’a nourri avec mes… organes. »
La comptine lui revient, avec son maudit air si facile à retenir. Des cliquetis leur parviennent. La créature ne parle pas leur langue. Elle s’exprime en des sons claquants, aigus et traînants. Dagmar ébroue ses ailes, avant de s’écarter.
« As-tu été indemnisée ? »
Béatrice met quelques instants avant de comprendre.
« Selon S’kyark, oui. Mais pas pour moi.
— Il parle d’une comptine… Elle serait la clef pour ? Pour quoi, démon ? »
Il secoue sa tête, hennit. Son corps tirant d’une bête difforme se modèle en celui d’un cheval. Ses sabots frappent la pierre et la fendent. Comme s’il broyait quelque chose ? Le cœur de Béatrice tombe jusqu’à son estomac. Sa voix cavale le long de sa trachée serrée.
« Un de plus, un de moins ; tous les os finissent entre mes mains. Un de cassé, un de plié ; compte avec moi sans t’arrêter. »
Le râle du démon vibre entre les murs et les armes, tel un vent puissant.
« Un, deux, trois, les os se plient ; quatre, cinq, six, les cris s’oublient. Sept, huit, neuf, ferme les yeux ; dix de plus, quel jeu merveilleux. »
Ses sabots cognent une table, les épées s’étalent en un tintement métallique sinistre.
« Onze, douze, treize, ça continue ; chaque craquement a un bienvenu. Vingt, trente, quarante, ne dors pas : la partie commence juste pour toi. »
Le cheval mue en un ours au rugissement glaçant.
« T’es sûre de ton coup ? S’enquiert Dagmar.
— Cinquante, soixante, compte encore ; chaque petit os vaut son trésor. Cent, cent dix, cent vingt, doucement ; je prends mon temps, patiemment. »
Le canon du Gewehr vise par terre.
« Cent trente, cent quarante, la ronde avance ; cent cinquante, cent soixante, quelle belle danse. Cent soixante-dix, cent quatre-vingts ; tu tiens encore, c’est très bien. »
Le démon monte sur un établi, qui cède sous son poids.
« Cent quatre-vingt-dix, deux cents enfin ; encore quelques-uns entre mes mains. Deux cent un, deux cent deux ; deux cent trois, presque heureux. »
La fourrure reflue pour une peau imberbe.
« Deux cent quatre, deux cent cinq… Regarde-moi, ne ferme pas les yeux. Deux cent six, voilà le compte ; le jeu est fini… et personne ne gagne. »
Homme en apparence, le démon danse.
« Un de plus, un de moins ; tous les os finissent entre mes mains. »
Béatrice recule, manque de trébucher sur le fauteuil scandinave.
« Ce n’est pas une arme que je cherche, mais mes os ? »
Le démon et elle s’approchent mutuellement. Il caresse son visage, puis l’enlace. Sa chair bouillante se dissout. L’essence liquide traverse la laine de sa chlamyde et le lin de sa robe. Béatrice sent et imagine la métamorphose de son squelette. Des gravures creusent le cortical de ses os. Des images déferlent en elle, accompagnées d’un sentiment de gratitude.
« Il te remercie de l’avoir nourri… »
Béatrice ne peut lui répondre, le démon s’étant évaporé.
« Dagmar, ils sont vraiment en vie ?
— Rentre donc pour le constater toi-même. »
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