Chapitre XXI
Le soleil l’éblouit. Béatrice se recroqueville. Une douleur vive lui arrache un hurlement. Un morceau de plafond piège son bras gauche. Elle pousse dessus, empire sa peine. Des cris la stoppent. Des soldats se rassemblent autour d’elle. Son monde se résume à leur uniforme noir et leur brassard bleu. L’un d’eux immobilise sa tête avec ses mains. Ils effectuent un compte à rebours et tentent de soulever l’immense gravat.
« M-mes pères ! » balbutie Béatrice.
Un froid engourdit ses sens. Elle ne sent plus sa langue, ni ses doigts ou ses jambes.
« Ils… »
Ses yeux roulent dans leur orbite, alors que les secouristes improvisés tentent de la libérer à nouveau. Où sont-ils ? Où sont Aro et Marcus ? Papas… Papas ! La marque du Chien demeure silencieuse. Elle force sur son membre, tente d’appeler les siens à elle.
« Ne bougez pas ! » lui ordonne le soldat agenouillé à sa tête. « Vous ne faites qu’empirer votre blessure. »
Une émotion traverse ses traits exsangues.
Sa tête tourne, tourne, tourne. Un sifflement horrible ne quitte pas ses oreilles. De l’eau. De partout. Elle n’est plus à la station-service, mais emprisonnée dans une étendue saline au bleu opaque. Ses bras s’affaiblissent, alors qu’elle lutte pour rester à la surface. Ses pères l’attendent, aux prises avec le Singe et sa horde !
Une tempête gonfle et éclate au-dessus de sa tête. Des vagues hautes se forment. Elles s’abattent avec violence, la noient dans leur fureur. Béatrice avale la tasse, s’enfonce au cœur d’une noirceur éternelle. Elle sombre.
Une flamme.
Elle vacille malgré l’eau salée. Sa faible lueur s’étend sur Esméralda. Son amante lui hurle quelque chose, des larmes englouties par les tréfonds de l’océan. Ton pouvoir ! Ton pouvoir, gata ! Le feu grossit, devient un fléau de braises et de cendres insubmersibles. Vert et bleu se mêlent au rouge et orange. Tout s’accélère.
Une déflagration perfore le royaume de Poséidon.
Béatrice rouvre les yeux. Un soldat lui administre un massage cardiaque. Il l’aide à se pencher sur le côté. Elle vomit de l’eau. Débris de verre, de bois et de pierre s’amoncellent autour d’eux. L’homme l’aide à s’asseoir, appuyer contre un morceau de murs. Il lui parle de la station et de l’instabilité de ses fondations, tout en trafiquant une écharpe pour supporter son bras gauche.
« Tout le monde le sait ! Même… »
Il se penche sur elle et ajoute tout bas :
« Même Caleb. »
Il jette un coup d’œil à gauche puis à droite.
« Il est avec vous, non ? »
Béatrice ne répond pas, désorientée. Le soldat la laisse quand un de ses camarades l’appelle.
Des babouins et des soldats gisent dans les décombres. Certains ont été réduits en puzzle. Des grenades ? Des soldats fouillent les décombres. Des véhicules les encerclent. Sur les capots, les babouins hamadryas patientent. Ils sont armés de poignards et de khépesh. L’odeur métallique du sang se mêle à celle, âcre, de la poudre et de la chair brûlée.
« Protectrice. »
Un parfum iodé devance le Singe, qui apparaît soudainement à deux pas d’elle. Il sourit, le visage mutilé par des cicatrices vieilles. Il veut paraître plus grand, t’impressionner avec sa crinière, l’informe Aedan. Béatrice se retient de le chercher, surveillant le saeat qui traîne quelqu’un derrière lui.
Du coin de l’œil, elle perçoit tardivement un babouin. Il frappe son crâne contre le mur. Du sang envahit sa bouche. Une douleur vivace l’empoigne. Ses griffes s’enfoncent dans son ventre, s’y tortillent. Aedan !
Le Chien se jette sur le babouin et le déloge de force. Son aura crépite. Sa peau vibre, ses muscles bougent sous sa chair. Il se transforme en humain, des sillons rouge vif égrènent son être. Il s’effondre dans le giron de Béatrice. Venin… Leurs armes sont imbibées de… Aedan ne termine pas sa phrase.
« Aedan… »
Le Singe projette son ombre sur eux.
« Ne résistez plus. Joignez-vous à Sa-Iâh. »
Il lâche le corps qu’il traînait. Vati ? L’un de ses couteaux dépasse de son buste, au niveau de son cœur. Aedan se redresse et bondit sur le Singe. Une lutte mortelle s’engage entre les saeat. Béatrice rampe jusqu’à son père. Ses doigts glissent sur le sang, trop chaud, trop volumineux. Elle se retient d’enlever le couteau à temps et compresse la plaie. Des brides de secourisme lui dictent ses gestes.
Ses larmes coulent sur le visage d’Aro, qui ne réagit pas.
« Vati ? Papa ? Réveille-toi, s’il te plaît… »
Une brûlure la foudroie de son bassin jusqu’au reste de son corps. Sa vision se réduit en une pluie d’étincelles. Elle évite de justesse Aro et régurgite du sang. Aedan ! Leur lien lui renvoie un puit sans fond de souffrances. Elle l’aperçoit à une cinquantaine de mètres. Le Singe a arraché en deux le Chien. Il soulève en un cri victorieux le haut du corps d’Aedan.
« Non ! »
Béatrice continue à compresser la plaie d’Aro, tout en cherchant du regard Marcus.
« Un de plus ! »
Le cri du soldat attire son attention. Son groupe exhume Marcus. Non, non, non !
Béatrice lâche Aro, ses doigts cramponnent ses oreilles, la souille du sang ferreux qui refroidit. Une vibration sourde s’éveille en elle et s’étend à ses os. Sa vision se réduit en un point flou. Le feu la dévore de l’intérieur. Des formes l’entourent, déstructurées. Le monde devient blanc en un éclat vif, puis noir. Les couleurs reviennent, puis les formes. Elle se redresse et marche, tel un pantin sans marionnettiste. Le Singe frappe son torse et claque des dents. À ses pieds, Aedan gît en deux.
« Protectrice ! Prête à t’agenouiller devant l’impétuosité de notre maître ?
— M’agenouiller ? »
Un rire tonitruant dévale de ses lèvres craquelées.
« Tu les as tués, bouffon. »
Le canon de son Sig-Sauer s’appuie contre sa tempe.
« Nel sangue, viviamo. »
Son index appuie sur la queue de détente.
*
Les ténèbres la dévorent.
Quand elles la recrachent, Béatrice se retrouve sur un lit de mousse tiède. Je suis morte. Son bras n’est plus en écharpe. Ses doigts tâtonnent sa tempe, à la recherche de l’impact de sa balle. Je porte un serre-tête en cuir tressé ? Nulle terre glacée ou à feux et à sang ne s’étend autour d’elle. Un paysage bucolique l’entoure. Un ciel printanier épouse une clairière à l’herbe verdoyante. Elle ondule sous un vent aux embruns d’une mer lointaine et de la forêt proche. Des oiseaux chantent une mélodie de bonheur et de beaux jours.
Un… deux… trois…
Béatrice rouvre les yeux. Rien n’a changé. Le soleil doux réchauffe sa peau. Aro et Marcus sont-ils là aussi ? Elle amorce un pas et réalise qu’elle est pieds nus. Une robe de lin drapée épouse ses formes en une seconde peau. La matière presque transparente la pousse à chercher sa tenue de combat. Des fins bracelets d’or s’entrechoquent à ses poignets et chevilles, en une flopée de sons métalliques. Du turquoise en habille le fin alliage.
Je cauchemarde… C’est pas possible autrement !
L’herbe aux petites fleurs jaunes, blanches et mauves ne lui offre qu’une chlamyde. Béatrice reconnaît ce manteau militaire grec, bien que d’un bleu céruléen. Elle l’enfile et l’attache sur son épaule droite, grâce à une fibule. Sa nudité cachée, elle cherche un chemin pour rejoindre la civilisation.
Une inconnue apparaît à une dizaine de mètres. Des cornes épaisses de bélier naissent de son front. Sa longue chevelure brune aux reflets cuivrés touche l’herbe. Sa joie abrupte adoucit son visage austère. Un trait de khôl gras accentue la teinte sanguine de ses prunelles.
« Béatrice ? Ou Beatriz ? »
Elle s’incline, déployant des ailes pointues à la membrane d’un marron tirant sur le noir. Impudique, sa robe transparente révèle ses rondeurs. Des vergetures parsèment les formes charnues, dépourvues de cicatrices.
« Bienvenue à Dùuzal ! »
La créature s’approche.
« Dagmar, succube de Lucia, se présente-elle. Ta Gardienne attitrée par Boucles de Sang en personne. Je t’accompagnerai à chacune de tes visites.
— Je suis morte. »
Béatrice pointe son crâne.
« Une balle en pleine tête. Radical, faible chance de me louper.
— Tu as entendu une détonation ? Minaude Dagmar, en tapotant sa lèvre inférieure. Je ne crois pas, si ? »
Ses sourcils se froncent. Qu’est-ce que ce succube lui chante ? Sa bouche s’ouvre, prête à contredire avec véhémence Dagmar. Elle la referme aussi sec. Elle revoit le Singe, le chaos ambiant. Son canon s’enfonce dans ses boucles. Son index appuie sur la queue de détente. Pourtant…
« Ta munition s’est enrayée. Elyth a stoppé le temps pour que ton esprit vienne ici. Que le maître des arcanes intervienne en ta faveur signifie que ta partie importe au public du Jeu. Contrairement aux médisances de S’kyark ! »
L’estomac de Béatrice se retourne. L’espoir pointe son vilain museau. Si un magicien inconnu aux bataillons l’a aidé, peut-être que ses pères sont aussi sains et saufs ? Ses yeux s’embuent. Du revers de la main, elle essuie ses larmes malvenues. Le Deuil l’arrache à l’illusion de normalité offerte par ses pères.
« Béatrice ?
— J’aurai préféré qu’ils sauvent mes pères. »
La voix déformée, elle préfère se taire. Son nez la pique. Sa gorge se contrit. Ses bras s’enroulent autour d’elle, en une étreinte dérisoire. « L’avenir est affaire de Dieu. » l’avait prévenu Marcus. Pourtant, elle refuse cette réalité. Pourquoi périraient-ils ? Sa vie ne suffit-elle pas au Jeu ?
« Mon souverain t’a exprimé son souhait de les protéger. Crois-tu qu’il n’ait rien tenté et réussi ? »
Les ailes du succube l’entourent, vibrantes d’une magie apaisante. Béatrice se débat. Ses poings frappent sans discontinuité la lourde poitrine. Elle vomit sa souffrance en un cri désarticulé. Les sanglots la secouent. Ils sont morts ! Par sa faute ! Elle n’était même pas à leurs côtés. Incapable, faible, lâche !
« Béatrice ? »
Le succube réajuste sa prise sur la furie.
« Béatrice ! Ils ne sont pas morts ! Calme-toi ! »
Mensonge ! Le cœur d’Aro ne battait plus, alors qu’elle compressait bêtement sa plaie. Et Marcus… Elle ne respire plus. Les soldats sortent son cadavre des décombres. Ses mains tremblent. Dagmar empoigne son visage et la force à reculer. À chaque fois qu’elle parle, des mots se manifestent devant sa bouche.
« Notre dieu de la Mort, Morynth a refusé leur traversée en ses terres. Ils vivent, en transe dans la toile d’Elyth.
— Je… je ne comprends pas, pourquoi ?
— L’édition est en l’honneur du monde des Trois. Ta partie les amuse pour une raison qu’eux seuls possède. Notre mythologie est complexe. Je te l’apprendrai au fur et à mesure de tes visites. Ainsi, tu pourras l’utiliser à ton avantage. Boucles de Sang se porte garant. Mais en tant que Maudit, son rôle sera rapidement limité.
— Pas ça. Je m’en fous ! »
Dagmar la relâche.
« Mes pères ! Ils… »
Béatrice se tait, ses émotions à fleur de peau. Le désarroi la noie autant que son opposé la brûle. Ses jambes ne la portent plus. L’herbe amortit à peine sa chute. Tout cela ne rime à rien. Ses pères ont péri. Elle s’est tuée. Ce monde… Ce monde n’est qu’une illusion de plus. Un rire saccage sa cage thoracique.
« Putain, ce rêve est merdique ! »
Du bout des doigts, elle essuie ses larmes.
« Merdique… »
Ses sanglots reprennent en force.
« Pardon d’avance. »
Dagmar l’empoigne et s’envole.
La clairière se dérobe sous les pieds de Béatrice, qui se tétanise. Le vent parfumé se métamorphose en une masse soyeuse. Son froid s’engouffre sous sa chlamyde et sa robe de lin. Bordel ! Le vertige l’essore. Ses dents grincent. Ses mâchoires se contractent à en casser les os. Son estomac se retourne. La nausée remonte dans sa trachée.
L’herbe se mue en une tache émeraude, entouré d’un vert sapin. Sainte Marie, mère de Dieu ! Elle ne bouge pas d’un muscle. Du plomb. Voilà ce qu’est devenu son corps : du plomb. Les ailes puissantes du succube tractent contre les courants ascendants.
Béatrice ferme les yeux et les rouvrent aussi tôt. Le monde bascule. Le ciel en bas, la terre en haut. Puis, tout se mélange une spirale de bleu et de vert. Un port se révèle, avec ses maisons et commerces de pierre. Dagmar dépasse les bateaux. Les nuages fouettent leur visage.
L’humidité glaciale des cumulus contraste avec la fièvre du deuil de Béatrice. La peur du vide l’abandonne. Tout ça ne rime à rien ! Elle a tout perdu, alors pourquoi s’acharner ? La pression de l’altitude écrase ses tympans. Le sifflement aigu couvre les battements d’ailes de Dagmar. Elles s’approchent d’une île rocheuse. Les brindilles deviennent des arbres, les fils d’argent des rivières.
Si Dagmar me lâche, ça ferait une chute longue… et définitive.
Une part d’elle appelle à grands cries cette réalité. La gravité réussira là où sa munition a échoué. Aro. Marcus. Aedan ! Ils flottent à son esprit, épaves à la dérive. Elle ne ressent plus rien : ni le froid qui bleuit ses lèvres ni la force de l’étreinte de Dagmar. Ses doigts engourdis se crispent sur le tissu gazeux du succube, non par instinct de survie mais par réflexe.
Sa carcasse accuse l’atterrissage ; son cœur est resté dans les décombre.
« Nous sommes arrivés. »
Dagmar la pousse vers les ruines d’un temple. Les intempéries ont effacé la peinture des colonnes écroulées. Un immense saule pleureur trône au centre. Des branches s’étirent à perte de vue. Le tronc large et noueux paraît vieux d’un millénaire. Au creux des racines, une porte dérobée cache des marches en pierre usées.
« En bas, tu comprendras. » lui assure le succube.
Ses ailes passent avec justesse par l’accès étroit. Béatrice contemple son dos. Lui ment-elle ? Lui dit-elle la vérité ? Morte ou vivante ? Je suis morte, bon sang ! Les visages de ses pères et d’Aedan l’angoissent. La marque ne réagit pas à son appel. Ils sont perdus. Tous, sans exception. Une alliance m’a fait tout perdre.
Elle descend à son tour.
Des coupes en bronze contiennent un feu à la flamme dorée sans fumée. Leurs suspensions tombent d’un plafond voûté aux peintures mystiques. Des géodes éclairent l’immense salle tout en arches de pierre. Les étagères et les tables ne regorgent pas de livres à la reliure en cuir ou de parchemins, mais des centaines de milliers d’armes.
Les âges, régions et cultures se côtoient.
Ses pas l’emportent devant la caisse de transport d’un Walter WA 2000. Béatrice en effleure la forme rectangulaire. Dagmar s’affale sur un banc, aux coussins rouges qui contrastent avec la pierre blanche polie. D’un geste théâtral, elle embrasse l’armurerie.
« Commençons par le commencement : Elyth a figé le temps de ton monde. Le Sablier de Zéro Absolu ne s’écoulera pas avant le coucher du jour. Il te reste cinq heures et quarante-deux minutes pour trouver ton arme consacrée. Boucles de Sang l’a planquée dans ce bordel. »
Béatrice tourne sur elle-même. Risible, ma vieille, tout est faux.
« Je sens que tu vas être casses-couilles, soupire Dagmar. Comment ? Comment t’obliger à comprendre que tu vis ? Que tes pères vivent ? Qu’Aedan vit ? Dis-le-moi et je m’exécuterai.
— Ramène-moi à Zéro Absolu, auprès des miens. Alors, je te croyais.
— Sans arme ? Comme ça le Singe te massacre en sifflotant ? Je tiens à ma tête, l’amie ! Boucles de Sang serait furieux si j’échoue. Fais-moi plaisir, sors de ta léthargie, choppe ton arme et je te renverrai chez toi. Là, tu pourras casser du macaque et jouer à la famille heureuse dans le meilleur des mondes. »
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