Intermède V

📖 Zéro Absolu ✍️ lesecritsdambre 📝 2382 mots

18 août 2003.

Une main douce caresse son visage. Un sourire bienveillant égaye son chemin. Un regard aimant veille sur lui. Reiju baigne au cœur de ses mirages. Ce bonheur illusoire lui permet d’accepter sa fin. Les mains de Beatriz forment des mots dans les airs, avec cette agitation enfantine qui lui est propre. Il la prend dans ses bras, l’enlace aussi fort qu’à son départ pour Perpignan. Une dernière fois. Il aurait aimé la voir une dernière fois.

Chienne de vie.

Des spasmes crispent ses membres endoloris. Le courant électrique chevauche ses muscles et son cerveau avec un voltage dangereux. Son cœur ne suit plus la cadence des volts. La gégène est coupée. Pour combien de temps ? Fin proche. Ses cils papillonnent. Un ricanement secoue ses épaules.

Ah, c’est vrai. Sa sœur n’aime pas quand il rit ainsi. « Peur » et « Terrifiant », signe-t-elle à chaque fois. Il crache un mélange de salive et de sang. Pardon. Lorenzo le frappe en plein estomac, bloquant sa respiration saccadée. Reiju focalise sa vision sur lui, superpose ses traits à ceux de son père : Pietro Moretti.

Il rejoue la mort de ce dernier dans son esprit. Le plaisir gonfle ses poumons. La progéniture ratée de Pietro ne comprend pas. Comment pourrait-il ? Lorenzo empoigne ses cheveux, tire sa nuque en un angle pénible. Ses lèvres bougent en une succession rapide. Insultes, suppose-t-il. Reiju s’en détourne, désintéressé.

Le poing de Lorenzo s’enfonce dans sa joue. Les coups se succèdent, explosant son nez, ouvrant son arcade sourcilière. Ah… Laid. Mal. Le monde est si flou. Il sombre. De l’eau glacée l’arrache du mirage de sa sœur jouant aux échecs. Pas truc elle. Un couteau effleure son torse, entaille et menace de plonger entre ses côtes brisées. Les lèvres de Pietro débitent des mots vides. Reiju garde ses yeux ouverts, sans voir. Il invoque ses illusions. La lame s’enfonce.

Oui. Mort. Vite.

Lorenzo retire son opinel, puis l’essuie sur la pommette saillante de Reiju. Sa bouche remue sous un torrent incessant de paroles vides. Un mot se détache. Le surnom, l’insulte, qui le colle à la peau depuis toujours.

« …Princesse… »

Ridicule… Prénom… Sa sœur l’épelle en boucle, les signes incertains. Elle est aussi jeune car à leur rencontre. Parc. Reiju se remémore le banc sur lequel ils apprenaient le LIS ensemble. Une question étrange agite les doigts de Beatriz.

« Débarrasser cadavre tien ? »

Une chape en béton succède à une fosse commune. Pas shintō. Aro et elle sont les seuls à connaître ses croyances. Personne ne les devinerait sans demander. Lui, l’italien fils d’une immigrée et de Crucifiés.

Son rire se meurt au bout de sa langue.

Ses dents ne peuvent plus en barrer le passage, empilées dans un bocal de confiture sur sa gauche. Lorenzo se sert d’un des marteaux placés sur le chariot métallique. Il déplie de force ses doigts, puis l’abat. Évader, s’ordonne Reiju.

Son esprit se dissocie de son corps. L’ombre d’une stèle en pierre s’impose à lui. Les urnes oubliées s’accumulent. Des visions confuses repoussent la perte de son index et majeur. Les couleurs vives rappellent des peintures sublimes. Une pluie de fleurs. Une pluie de cendre. Une pluie de terre.

Quelqu’un passe un chiffon humide sur ses lèvres closes. Comme lors du matsugo no mizu[1], l’eau du dernier moment, que sa mère a décrit une fois à son frère et lui. Des volutes de fumée parfumées s’élèvent des bâtons d’encens.

Des clous. Des clous s’enfoncent le long de son bras.

Impossible de tromper son cerveau. Reiju hurle, la vision blanchit par la douleur. Sa tête retombe d’un coup brusque. La respiration haletante, il tremble. Ses muscles ne se décontractent pas, bloqués dans une tension perpétuelle. Du tabac… Il sent du tabac, par-delà l’eau, le sang et le métal.

Maria s’agenouille à ses pieds et attrape son menton.

Salope. Sa cigarette repose nonchalamment au bout de ses phalanges. Le bout rougeoie. De la cendre se forme puis tombe sur le carrelage humide et souillé. Lorenzo se tient à l’écart, le regard fixé droit devant lui. Toutou.

La bouche de Maria s’agite, sans la bande-son. Ressemble Marcus… Sa petitesse et son embonpoint la différencie de son cousin. Une moue ennuyée étire ses lèvres rosies par un gloss brillant. Elle tire sur sa cigarette, avant d’aider Reiju à fumer à son tour. Immobile, il se retient de respirer.

Maria s’écarte.

Un battement de cils plus tard, quelqu’un trifouille dans ses cheveux. Son appareil ne se magnétise pas correctement. Nul. La tête dodelinant, Reiju se laisse faire. La dirigeante des Sforza-Romano lui refait face. Cosimo, lâche… Cette fois-ci, il entend sa voix robotisée. Un bruit en arrière-plan l’entrecoupe. Ventilo ?

« Dis-nous où ils sont. »

Maria dégage son visage poisseux.

« S’il te plaît, mon fils. »

Pédophile. La chance a voulu que Maria soit une bonne cliente à Satomi. Son estomac vide se retourne, incapable de le faire régurgiter. Maria continue sa plaidoirie creuse, promet mille et une tendresses. Menteuse. Il refuse de l’aider. Il refuse de lui délivrer les documents volés aux Crucifiés. Il refuse de s’ajouter à sa collection.

Il n’aspire qu’au repos de la Mort, où sa sœur le rejoindra bientôt.

« Sois un bon garçon. »

Elle l’embrasse de force, puis susurre directement à son appareil :

« Tu me dois tout.

— A… A… »

Ses gencives ensanglantées l’empêchent d’appeler son mentor. Aro et Beatriz lui ont offert cette vie. Pas elle, pas Satomi, pas ses clients. Maria le délaisse. Lorenzo reprend sa tâche, encore plus consciencieux. Reiju encaisse. La clémence des shinigami l’éclairera-t-il ? Rien à sauver. Des fragrances de fleurs et d’agrumes l’accueillent en un rêve infini.

Il s’effondre sur sa chaise.

« T’es qui toi ‽ »

Une ombre gargantuesque s’étend sur Reiju, avant qu’il ne sombre.

*

Klaus atterrit difficilement sur le toit de sa maison, nichée au cœur de la montagne. Garder sa forme humaine, surtout pour voler, lui coûte en énergie. Il titube, réassurant sa prise autour de son fardeau. Une fois ses jambes d’aplomb, il fonce en direction de son lit d’appoint et dépose son patient inconscient.

Son sang imbibe le drap dans lequel Klaus l’a enroulé.

Il en écarte les pans, révélant la nudité de son patient. Il l’examine de la tête aux pieds, afin de choisir les soins à adopter. L’appareil auditif est retiré, pour éviter de l’endommager. La peau tachetée d’éphélides lui conte les tortures traversées. Plus de dents, d’ongles, doigts écrabouillés pour la majorité, entailles purulentes, torture par électricité ? Des tatouages fleuris côtoient des marques noires, révélatrice d’une brûlure électrique. Le courant a détruit tous les tissus sur son passage et a, éventuellement, provoqué des hémorragies internes, des troubles neurologiques, respiratoires et cardiaques.

Son nez devine avant ses yeux l’histoire des ecchymoses à ses cuisses et ses hanches. Des traces de doigts s’en détachent. Il remarque la tension constante du plancher pelvien et des cuisses. Les phéromones de peur le perturbent autant, si ce n’est plus, que l’odeur de cyprine et de sperme. L’humain me dégoûte.

Il le tourne sur le côté. Des marques confirment la torture par électricité et des coups répétés. Klaus retire un à un les clous. Une délicatesse presqu’extrême accompagne ses gestes, tandis qu’il entreprend de nettoyer son patient avant d’appliquer la procédure de soin la plus adaptée.

Où es-tu, S’kyark ? Son ami·e et maître ne répond pas à son appel. Pourtant, iel lui a ordonné la capture de cet homme. S’il meurt : ils ne retrouveront pas le codex des Crucifiés. Ses poings se ferment sur les draps sanguinolents. Il récupère une trousse de médecin. Le cuir craque quand il l’ouvre sur sa table de chevet. Une fiole au contenu rubis épais en est sortie avec un kit pour l’injecter. Klaus retourne auprès de l’homme, dont la chevelure rousse-acajou réhausse sa fragilité.

« Je ne comprends pas, s’exprime-t-il à voix haute. Tu étais un de leur mercenaire… Alors, pourquoi t’infliger ça ? »

Anaticia, veille sur lui. Son instinct la poussait à prier cette déesse en particulier, bien que tutélaire de l’art charnel et des prostitués. Il injecte le sérum, puis psalmodier une prière de soin emprunter à l’Entre-Deux. Reiju guérit à toute vitesse. Ses plaies se referment. Ses dents repoussent, plus fortes, comme ses ongles dont les phalanges ont retrouvé leur forme naturelle. Bien que pale, son teint n’est plus cadavérique. Ses taches de rousseurs ne paraissent plus exsangues.

Les doigts de Klaus glissent dans la longue chevelure.

« Tu es sauf. Demain ou après-demain, tu te réveilleras en pleine forme. Ton corps vient de subir une guérison forcée et trop rapide pour l’organisme humain. »

Son cœur se pince. Ment-il en lui affirmant sa sécurité ? S’kyark est capable de beaucoup pour ces documents… Il délaisse son patient. Ses pieds traînent sur le parquet couleur miel brun. Il prépare la chambre d’amis, fouille les placards pour vêtir son patient. Le transfert se passe sans encombre. Il tire d’épais rideau, plongeant dans l’obscurité la pièce boisée.

Klaus gratte sa barbe. Depuis la mort de Mawreen, il ne se rase plus. De quoi se souvenait-elle ? Cette question le turlupine autant que la convalescence de son patient et l’absence de S’kyark. Un doux vent s’infiltre par la fenêtre du couloir. Il descend à son atelier. Les prothèses suspendues dansent en une mélodie de frottements. Il dépasse l’établi croulant sous des schémas biologiques et mécaniques, des outils et des composants abandonnés à différents stades.

Les baies vitrées lui offrent une lumière pure, presque chaleureuse. Le parfum entêté du sapin surpasse celui de l’huile et du café. Une horloge égrène les minutes en un tic-tac familier. Il s’affale sur une chaise en rotin, troqué avec un des villageois contre de la viande. Ses paupières se ferment, alourdis par les tracas de la vie et du Jeu.

Quatre décennies qu’il niche dans les montagnes d’Épire. Ces années à prétendre vivre comme n’importe quel humain ont-elles suffi à lui faire oublier son rôle ? Je ne suis qu’une mascarade. Le prothésiste ermite n’est qu’une façade maladroite. Cette existence même ne servait qu’à l’acclimater à Zéro Absolu, avant l’avènement du Jeu.

J’ai besoin d’un café…

Il se lève et s’affaire sur sa gazinière. À force de monter à l’étage pour en préparer, il s’était fait un coin cuisine dans son atelier. C’est l’un de ses plaisirs, avec les rudes hivers régionaux. La neige l’isole et l’émerveille. Il prépare sa cafetière à piston. Les effluves de la boisson le revigorent.

S’kyark, où es-tu ? Une semaine plus tôt, une erreur a été commise par les humains. Son ami·e lui a partagé ses craintes face à des conséquences irréversibles. Les mortels évoluent, pas nous… Il frotte son œil, fatigué. Il ne les blâme pas. Au contraire ! Leurs technologies le fascinent. Aucune règle ne les dissuadait d’en user.

La Corée du Nord l’a bien compris. L’arme nucléaire est une innovation aussi impressionnante que néfaste. La bombe chimique n’a pas atteint Kaesong – encore moins Iktomi, l’Élu le plus farceur de cette édition. La magie du Jeu a protégé la province de Hwanghae, redirigeant l’attaque sur Chongkin.

Klaus retire la cafetière et se sert une tasse. S’kyark aurait dû revenir depuis… Il souffle sur sa boisson fumante. Des courbatures l’invitent à se rasseoir. Passer des heures infinies sur son établi ou au chevet de son patient ne répondra pas à ses questions.

Le reflet d’un miroir le perturbe. La fatigue étire ses traits coupés à la serpe. Il se souvient de cette enfant qui l’a décrit ainsi, le regard alourdit par la Mort et l’espoir au creux de sa paume. Qu’est-elle devenue ? S’kyark lui avait demandé de lui rendre visite. Ses sourcils se froncent et des plis marquent son front. Pourquoi ? Il ne s’en rappelle pas. Il ne s’attarde pas plus sur sa mémoire défaillante. Après tout, ce n’est qu’un des pendants de sa punition divine… Mawreen, étais-tu comme moi ?

Il avale la boisson amère.

D’ici demain ou après-demain, son patient se réveillera. Alors, il pourra lui demander l’emplacement des documents. Peut-être S’kyark s’occupe des Crucifiés ? Le codex est la clef pour contrôler le Jeu. Entre de mauvaises mains… Klaus repose sa tasse vide. Sa tête tombe en arrière.

Ça n’arrivera pas.

Le camp de la Faucheuse gagnera cette édition ! Quoi qu’il en coûte. Ils obtiendront la réalisation d’un de leur vœu. Aphmep… Le cœur lourd, Klaus se force à se lever. Il nettoie sa vaisselle, l’eau ruisselant sur ses grandes mains. La callosité de ses paumes ne le gêne plus. Il m’aura fallu quarante-quatre ans…

« Tergiverser ne me réussit pas. »

Il remonte pour veiller sur son patient.


[1] Matsugo no mizu – 末期の水 (1) : signifiant « l’eau du dernier moment ». Pendant ce rite, les proches du défunt humidifient les lèvres du mort, pour l’aider lors de son attente de réincarnation.

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