Chapitre 51 : Le hall

📖 Hors-Jeu ✍️ qwed2001 📝 1539 mots

Le hall de l’hôtel était un espace de lumière. Des fauteuils en cuir vieil or, une grande plante verte dans un pot de terre cuite, des magazines de mode alignés sur une table basse en marbre. La musique — un jazz discret, une trompette lointaine — flottait dans l’air comme un souvenir. L’odeur du café fraîchement moulu se mêlait à celle, plus douce, des fleurs fraîches posées sur le comptoir de la réception : des jacinthes dont les pétales bleu profond semblaient capter la lumière du hall, comme des éclats de ciel égarés sur terre.

Dans la mythologie, Apollon avait aimé un jeune homme du nom de Hyacinthe. Lorsqu’il mourut, tué par la jalousie d’un autre dieu, Apollon créa de son sang une fleur qui porterait son nom à jamais. Ces fleurs étaient nées d’une perte. D’un amour qui n’avait pas survécu. Et moi, j’étais là, à attendre de savoir si le mien survivrait. Si Kai voudrait encore de moi.

Je m’avançai vers la réception, les pas hésitants. La réceptionniste, une jeune femme aux cheveux bruns coiffés en un chignon bas, me sourit avec une gentillesse qui contrastait avec mon angoisse. Son anglais, teinté d’un léger accent espagnol, était aussi doux que son regard.

Je lui expliquai que je cherchais un ami qui faisait partie d'un groupe de l'agence de mannequins. Elle tapota sur son ordinateur, puis me confirma que le groupe avait bien une réservation, qu'ils étaient sortis. Elle m'invita à patienter sur l'un des canapés du hall si je souhaitais les attendre.

Je la remerciai, la gorge serrée. Je m'assis, le dos droit, les mains posées sur mes cuisses. Mon sac était à mes pieds. Je regardai l'horloge au-dessus de la réception qui annonçait 17h15.

Les aiguilles avançaient avec une lenteur cruelle. Chaque tic-tac était un supplice. Et si il me disait que l'on avait essayé, mais que ça n'avait pas marché ? Et s'il prononçait la phrase « mais restons bon amis » ?

Dehors, la lumière déclinait, les ombres s'allongeaient sur la chaussée. Des passants, des voitures, des vélos. La vie continuait, indifférente.

À 17h30, je me levai. Je fis quelques pas vers la porte vitrée, puis vers la réception, puis retour au canapé. Une femme en tailleur traversa le hall, ses talons claquant sur le marbre. Elle me regarda une seconde.

À 17h45, je sortis mon téléphone. L'écran noir, muet. Pas de message évidemment. Pas de notification. Rien. Je le retournai dans ma main, le fis glisser entre mes doigts, comme un talisman vide de sens.

À 18h00, un homme en costume s'arrêta à la réception, demanda une chambre. Je n'entendais que le battement de mon cœur, qui comptait les secondes à ma place. Je me levai de nouveau. Les jambes lourdes, le souffle court. La porte vitrée était toujours là, obstinément vide. La rue était calme, presque vide. Les réverbères s'allumaient un à un.

Je restai là, devant la vitre, à regarder le vide.

Et puis, un bruit de moteur.

Devant l'hôtel, deux minivans blancs se garèrent en double file. Les portes du premier van coulissèrent. Des gens descendirent : des assistants chargés de sacs de matériel, un photographe avec son boîtier en bandoulière, une femme en veste blanche qui tenait des cintres, une autre, les traits tirés, les gestes lents, qui portait une trousse en cuir noire. Ils parlaient entre eux, en espagnol, en anglais, un mélange de langues que je ne distinguais pas.

Puis les portes du deuxième van s’ouvrirent. Une fille blonde, très grande, mannequin sans doute, qui bâilla en s'étirant. Un garçon aux cheveux bruns, sculptural, qui sortit en regardant son téléphone. Une autre fille, plus petite, qui rit avec une assistante.

Et puis lui.

Kai descendit en dernier. Il portait un jean bleu, un t-shirt noir, une veste légère qu'il tenait à la main. Ses cheveux étaient un peu en bataille, comme s'il avait passé la journée à passer ses doigts dedans.

Le photographe, déjà sorti de l'autre van, le rejoignit sur le trottoir. Ils échangèrent quelques mots, un sourire aux lèvres, comme s'ils rejouaient une scène de la journée.

Je restai figé derrière la porte vitrée. Mon cœur s'arrêta une seconde, puis repartit deux fois plus vite.

Il était là. À quelques mètres. Vivant. Réel. Pas dans mon imagination. Pas dans un message que j'attendais depuis des jours. Il était là, avec sa fatigue, son sourire, ses cheveux en désordre. Et je l'aimais plus que tout.

Il leva les yeux vers l'hôtel.

Et il me vit.

Une fraction de seconde. Un battement de cœur. Ses yeux s'écarquillèrent, d'abord étonnés, puis — une lueur, une flamme, une reconnaissance si profonde qu'elle traversa la distance entre nous. Son visage s'illumina d'un sourire immense, comme si le soleil venait de se lever dans ses yeux.

Il se rua vers la porte vitrée, ses doigts poussant le battant avant même qu'il ne s'arrête. L'air frais de l'extérieur entra avec lui, et il était là, devant moi. Essoufflé. Les yeux brillants.

— Hugo ? Sa voix était un murmure, à la fois une question et une évidence.

Je ne sus pas quoi répondre. Les mots que j'avais préparés, les excuses, les explications — tout s'était envolé. Il ne restait que lui, que son regard, que cette présence qui remplissait tout l'espace.

Alors il fit ce que je n'avais pas osé imaginer.

Il s'approcha. Ses mains saisirent mon visage, une de chaque côté, les paumes chaudes contre mes joues. Il me regarda une seconde, une éternité, comme s'il voulait graver mon visage dans sa mémoire. Puis il m'embrassa.

Un baiser profond, urgent. Ses lèvres étaient douces, chaudes, un peu sèches de la journée. Sa bouche s'ouvrit contre la mienne, et je sentis son souffle mêlé au mien, son cœur battre contre ma poitrine. La chaleur de ses mains sur mon visage, la pression de ses doigts dans mes cheveux, le frémissement de son corps contre le mien.

Je fermai les yeux, et je m'abandonnai.

Mes mains glissèrent sur ses hanches, le tirant contre moi, m'accrochant à lui comme à une bouée. Il laissa échapper un petit son, à peine un gémissement, et je sentis ses doigts s'enfoncer doucement dans ma nuque. Nos corps se pressaient l'un contre l'autre, plus près, encore plus près, comme si la distance des derniers jours devait être comblée en une seule seconde.

Les odeurs : le déodorant citronné de la matinée, la sueur salée de la journée, son parfum, cette fragrance que j'aimais tant. Les sensations : la chaleur de sa peau sous le t-shirt, le mouvement de ses lèvres contre les miennes, la force douce de ses mains, la façon dont son corps s'était relâché contre le mien.

Dans le hall de l'hôtel, les regards convergèrent vers nous. La jeune fille à réception ouvrit la bouche, heureuse pour nous. Un groom s'arrêta qui passait avec son chariot à bagages immobile nous regarda amusé. Les mannequins et l'équipe technique, qui entraient juste derrière Kai, s'arrêtèrent net.

Je sentis leurs regards, mais tout ce qui comptait, c'était lui. Ses lèvres. Sa chaleur. Sa présence. Le baiser s'acheva lentement, comme à regret. Il relâcha mes lèvres, mais pas mon visage. Il resta là, ses mains sur mes joues, à me regarder comme si j'étais la seule personne au monde.

Il était essoufflé. Moi aussi.

— Hugo... murmura-t-il encore, comme pour s'assurer que j'étais réel.

Je ne répondis pas. Je ne pouvais pas. Les mots étaient trop petits.

Il se tourna vers l'équipe, un sourire éclatant aux lèvres, la fierté dans les yeux. Sa voix claire et claqua dans le hall.

— Everyone ! This is Hugo. My boyfriend.

Le photographe sourit, levant son appareil. Une styliste fit un signe avec son pouce. Les modèles se mirent à applaudir et à rire. L’un d’eux siffla, et une voix s’exclama : « Good for you, Kai ! » Puis ils se dirigèrent vers les ascenseurs. Quelqu’un lança : « Enjoy your night, kids ! » au moment où la porte de l’ascenseur se referma, nous laissant tous les deux dans le hall de l’hôtel.

Kai se tourna vers moi. Il me regarda avec ses yeux bleu-gris. Ses doigts caressèrent ma joue, un geste tendre, presque intime.

— Tu ne m'en veux pas ? demandai-je doucement.

— Si, dit-il. Mais tu m'as manqué.

— Je suis vraiment désolé, Kai, j'ai...

Je n'eus pas le temps de terminer ma phrase. Son baiser m'en empêcha.

Il me prit la main. Ses doigts s'entrelacèrent aux miens, comme s'ils avaient toujours été à leur place.

— Viens Hugo, je vais te montrer ma chambre. Elle est vraiment chouette, et il y a un grand lit.

Il me tira doucement vers l'ascenseur. Ses doigts étaient chauds, fermes, comme une promesse tenue.

La porte de l'ascenseur se referma sur nous. Le bruit du hall s'éteignit. Il n'y avait plus que lui, que moi, que le silence vibrant entre nous. Il me regarda avec ses yeux clairs que j'aimais tant.

L'ascenseur s'arrêta. Les portes s'ouvrirent. Il me tira vers la chambre, nos doigts toujours entrelacés, comme si les lâcher était une impossibilité.

Il ouvrit la porte. La chambre était grande, lumineuse, les rideaux ouverts sur la ville qui s'illuminait.

Kai me fit entrer, puis referma.

Et il se tourna vers moi, les yeux pétillants.

💬 Commentaires 5

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
lampertcity • 2 semaines, 4 jours modifié
J'ai envie de dire qu'on n'est qu'à mi-chemin, le plus dur sera le retour parmi l'équipe de volley. Mais unis, ils partent mieux armés !
👍 1
Alex.s_18 • 2 semaines, 4 jours
Eh voilà, tous les doutes envolés. Et même si Hugo n'était pas venu à Barcelone, je suis sûr que Kai aurait eu la même réaction.
👍 1
bcome • 2 semaines, 4 jours
Ouf, au vu du titre j'ai crains que tu nous fasse subir les affres de l'attente jusqu'au prochain chapitre.

Beau coming out au taf pour Kai.
👍 1
Passiflore • 2 semaines, 3 jours
J'ai eu exactement la même crainte. Merci d'épargner au lecteur l'insoutenable et interminable attente que subit Hugo.
👍 1
Paul.Koipa • 2 semaines, 4 jours
Et bien voilà de belles et chaudes retrouvailles !
👍 2