Chapitre 53 : Tapas
Le parc Joan Miró était un ancien abattoir, reconverti en espace vert à la fin des années 70 sur les plans de l'architecte Beth Galí. Aujourd'hui, les palmiers y balançaient leurs frondes sous une brise légère, et le soleil, encore bas, dessinait des ombres longues sur les pelouses. Quelques joggeurs passaient, un vieux monsieur installé sur un banc lisait son journal.
Je me tenais face à la sculpture. Dona i Ocell. Femme et Oiseau. Une figure féminine surmontée d'une tête d'oiseau, perchée sur un piédestal de béton, haute de plus de vingt mètres. Ses couleurs vives — bleu, rouge, jaune — éclataient sous la lumière matinale. La dernière œuvre monumentale de Joan Miró, offerte à la ville peu avant sa mort. Un cadeau. Un adieu. Et peut-être, aussi, un message : on a le droit d’exister, ensemble, malgré nos différences.
Ce matin, lorsque je m'étais levé, Kai était déjà parti avec l'équipe. Il travaillerait toute la journée. Je ne le reverrais que ce soir. Je passerais la journée à déambuler dans Barcelone, seul. J'aurais aimé être avec lui, bien sûr. Mais il n'était pas là pour faire du tourisme. Il était là pour travailler, pour créer ces images qui le faisaient exister ailleurs, loin de moi.
Son téléphone était toujours mort, noyé par la piscine de Lucas. Et de toute manière, pendant les shootings, il n'était pas question d'envoyer des messages. Alors je le reverrais ce soir, à l'hôtel, lorsqu'il aurait fini. Et je passerais la journée à l'attendre.
Mais attendre, en sachant que l'on est ensemble, ce n'est pas pareil que d'attendre sans savoir. J'avais bien fait de venir à Barcelone.
Je repensai à la veille. À ses mains sur moi, à son souffle contre ma nuque, à ce « je t'aime » murmuré dans le noir avant de s'endormir dans ses bras. Aux éclats de plaisir de nos corps sous nos mains — une musique douce qui faisait écho aux éclats de verre de samedi, comme une réparation silencieuse.
J'avais raté les cours d'hier. Je raterais ceux d'aujourd'hui et sans doute ceux de demain. J'essaierais de rentrer à Montpellier avant vendredi après-midi pour les examens de contrôle continu. Je n'avais eu que des notes supérieures à 18/20 depuis le début de l'année. Il aurait été dommage de gâcher tout ça.
J'aurais bien aimé demander à quelqu'un de ma promotion de m'envoyer les cours que j'avais manqués. Mais je n'avais le numéro d'aucun d'entre eux. La Clara de mon cauchemar avait raison : depuis mon arrivée à Montpellier, je m'étais tenu à l'écart. Je les avais jugés, du haut de mon mépris silencieux. J'étais un Parisien égaré à Montpellier par accident — un accident de Parcoursup — et je les avais regardé de loin, comme on regarde des gens qui ne sont pas de votre monde.
Je me demandai s'ils avaient remarqué mon absence. Si quelqu'un s'était dit : « Tiens, Hugo n'est pas là ». Ou si, pour eux, j'étais juste ce Parisien hautain qui ne se mélangeait pas.
La question resta en suspens, sans réponse.
Je levai les yeux vers la sculpture. Femme et Oiseau. Je m'assis sur un banc, face à l'œuvre. Le parc était calme, silencieux. Juste le bruit des feuilles, le cri lointain d'un oiseau. La Dona i Ocell se découpait dans le ciel bleu. Ses couleurs vives semblaient danser sous la lumière. Et je fermai les yeux, le visage offert au soleil.
J'aurais pu y passer des heures. Mais Barcelone m'attendait. Je me levai, enfouis mes mains dans les poches, et je marchai sans but. Je traversai l'Eixample, ses avenues en damier, ses immeubles aux façades élégantes. Je longeai le Passeig de Gràcia, m'arrêtai devant la Casa Batlló, sa façade ondulante et ses balcons en forme de masques. Je levai les yeux vers ses toits, pensant à Kai, comptant les heures avant de le revoir.
Je flânai dans le quartier gothique, ses ruelles étroites et ses places cachées. Je m'assis à une terrasse, commandai un café, regardai les gens passer. La vie continuait et j'étais là, au milieu, à attendre le soir.
Je passais devant une petite boutique qui vendait des vieilles cartes postales et des affiches. Il y avait une affiche de 2020 du BCN Film Fest, le festival de cinéma de Barcelone. Je l’achetai.
Vers 18h, alors que je m'apprêtais à rentrer à l'hôtel, mon téléphone vibra. Un message d'un numéro inconnu, commençant par +420.
« Salut Hugo, c'est Kai. J'ai emprunté le téléphone de Pietr. On dîne ce soir avec l'équipe, tu es invité. 20h, Bar Canete, Carrer de la Unió, 7. Viens, je veux que tu rencontres tout le monde. ❤️ »
Je relus le message plusieurs fois. « Je veux que tu rencontres tout le monde. » Ce n'était plus juste le baiser dans le hall de l'hôtel. C'était une vraie invitation. Une présentation officielle.
Je souris, et je tapai la réponse.
Moi : J'y serai. ❤️
* * *
Le Bar Canete était une petite taverne du quartier gothique, avec des tables en bois usé et une odeur de fruits de mer et de vin blanc. Une ambiance chaleureuse, un peu bruyante, pleine de rires et de verres qui s'entrechoquaient.
Quand j'arrivai, l'équipe occupait déjà une grande table au fond. Je les reconnus tous — le photographe, la styliste, la maquilleuse, les mannequins de la veille. Et Kai, au centre, qui se leva dès qu'il me vit.
Il traversa la salle, un sourire immense aux lèvres, et m'embrassa comme si on ne s'était pas vus depuis des semaines. Un baiser rapide, volé, mais qui disait tout.
Il me prit la main et me guida vers la table. Les regards convergèrent vers nous, mais ils étaient bienveillants, curieux. Le photographe leva son verre en souriant.
Kai s'arrêta devant un garçon que je n'avais pas vu la veille. Grand, les cheveux chatains clairs, le regard clair, un sourire facile.
— Hugo, je te présente Pietr, dit Kai. C'est lui qui m'a prêté son téléphone.
— Enchanté, dis-je en lui tendant la main.
— Enchanté, répondit Pietr dans un français approximatif, avec un fort accent. Kai parlé beaucoup de toi.
— Ah oui ? dis-je en regardant Kai.
— Que bonnes choses, ajouta Pietr en riant.
Son accent était chantant, ses phrases parfois bancales, mais il parlait avec une telle franchise que tout passait.
Je m'assis à côté de Kai, et le dîner commença. On commanda des tapas, des assiettes de crevettes grillées, des calamars, du pain à la tomate. Les conversations s'entrecroisaient en anglais, en espagnol, en français. Le photographe raconta une anecdote sur un shooting qui avait mal tourné. La maquilleuse parla de ses voyages. La styliste expliqua ses choix de vêtements pour la campagne.
Pietr, assis en face de moi, me regardait souvent. Il avait un sourire tranquille, et je le trouvais sympathique. Un modèle tchèque d'origine russe. Il travaillait pour l'agence depuis quelques années. Un garçon charmant.
À un moment, il se pencha vers moi, sa voix couvrant le bruit de la table.
— Tu as bon goût, dit-il. Kai est super mignon. Et il est super gentil.
Il parlait lentement, cherchant ses mots, mais ses yeux étaient sincères. Je sentis mes joues s'empourprer.
— Merci, Pietr, dis-je.
— Je dis juste vrai, ajouta-t-il en riant.
Kai, qui avait entendu la fin de la conversation, éclata de rire.
— T'as vu, Hugo, il me drague devant toi ?
— C'est pas drague, protesta Pietr. C'est compliment.
Kai le regarda, un sourire malicieux aux lèvres.
— Attention, une table basse va y rester.
Pietr le regarda, surpris, puis éclata de rire. Il n'avait pas compris la référence, mais l'air de Kai était si drôle qu'il rit quand même.
Le dîner se poursuivit dans la bonne humeur. Je me sentais bien, entouré. Pas jugé. Pas en retrait. Juste là, à côté de lui. Je posai ma tête contre son épaule, et personne n'y prêta attention. C'était normal. C'était nous.
Kai et moi, aussi, avions le droit d'être dans un restaurant, d'être amoureux, de le montrer, sans que personne ne nous juge. Je ressentis une liberté douce, presque nouvelle. Une permission d'exister, simplement.
La nuit tomba sur Barcelone. Les lumières de la ville scintillaient à travers les fenêtres du restaurant. Nous restâmes encore un moment, à écouter les rires, à profiter de cette bulle de bonheur simple.
Puis nous nous levâmes, nous dîmes au revoir. Pietr me serra la main, un sourire chaleureux.
Alors que les autres rentreraient en van, Kai et moi rentrerions à pied. Une promenade dans Barcelone. Nous marchâmes en silence, nos doigts entrelacés, nos épaules se frôlant. Nous étions juste deux garçons amoureux qui marchaient main dans la main, comme si le monde leur appartenait.
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