Chapitre 54 : Barcino

📖 Hors-Jeu ✍️ qwed2001 📝 1035 mots

Le mercredi matin, normalement, j'aurais dû être en cours magistral d'histoire littéraire, assis dans un amphi de Montpellier, à prendre des notes. À la place, j'étais au bord de la piscine de l'hôtel, sur un transat, mon téléphone sur les genoux.

Hier soir, après être rentré du restaurant, j'avais envoyé un message à Clara : « Je n'ai pas pu aller en cours. Michaël pourrait-il m'envoyer les cours d'hier et d'aujourd'hui ? »

Quelques minutes plus tard, les photos étaient arrivées sur mon téléphone, d'un numéro que je ne connaissais pas et que j'avais sauvegardé dans mon carnet d'adresses : « Michaël, copain de Clara. »

Je les avais regardées avec un sourire. Lui. Le garçon qui s'était moqué d'Achille et que j'avais disqualifié en quelques secondes. Celui qui avait fait une plaisanterie idiote, comme j'en avais fait tant avant lui, pour justifier de mon statut de garçon le plus normal du monde. Celui que j'avais pris un peu de haut. Et qui, aujourd'hui, m'envoyait ses notes. L'écriture de Michaël était serrée, précise, presque maniaque. Des annotations en marge. Des flèches. Des couleurs. Il était sérieux, finalement.

Ce matin, je travaillais ces cours, jetant parfois un œil à la surface de l'eau qui scintillait doucement. Quelques touristes, un couple qui lisait, un homme d'affaires au téléphone, une mère et son enfant. Rien d'extraordinaire. Juste un mercredi matin dans un hôtel cossu de Barcelone.

Kai, lui, était en shooting. 

Depuis lundi, ils avaient enchaîné les lieux — les toits de l'Eixample, les jardins de Montjuïc. Ce matin, c'était le parc de la Ciutadella, un écrin de verdure au cœur de la ville, avec son lac, ses palmiers, et cette cascade monumentale où les photographes adoraient capturer la lumière. J'imaginai Kai posant sous les arbres, son corps parfait dans un costume ou un maillot, le regard perdu vers l'horizon.

Je lui avais dit que j'adorais la photo que sa petite agence avait mise en ligne. Celle où il est sur le rocher à regarder l'horizon. Il m'avait déjà dit que désormais, lorsqu'il regarderait l'horizon, ce serait à moi qu'il penserait. Et cette idée me plaisait beaucoup.

Après avoir déjeuné d'un sandwich et avoir pas mal avancé sur les cours envoyés par Michaël, je poursuivis un peu de tourisme à Barcelone. Je traînai dans le quartier gothique, m'arrêtant devant les vestiges du temple d'Auguste, ces quatre colonnes corinthiennes qui avaient survécu à deux mille ans d'histoire. Je les regardai un moment, songeant à tout ce qu'elles avaient vu, à toutes les vies qui avaient passé devant elles. Des siècles d'histoires, et pourtant elles étaient toujours là. Comme une promesse silencieuse que certaines choses, malgré tout, résistent au temps.

Alors que je me trouvais sur la Plaça Nova, admirant les murailles romaines, mon regard s'arrêta sur la sculpture contemporaine qui épelait « Barcino » en lettres géantes. Barcino. Le nom latin de la ville. Celui que les Romains lui avaient donné, il y a deux mille ans. Je prononçai le mot à voix basse, comme un secret. Barcino. Ça sonnait comme une évidence, comme une racine, comme un début. La ville avait changé de nom, avait grandi, s'était transformée. Mais Barcino était toujours là, sous les couches de temps, comme une fondation invisible.

Je me demandai ce qui resterait de moi, dans deux mille ans. Probablement rien. Une ligne sur un registre. Un nom dans un fichier. Une phrase peut-être, encore fallait-il la trouver.

Mon téléphone vibra. Un message d'Alex.

Alex : Je rentre demain à Montpellier. Si tu es intéressé, je peux passer te prendre à l'hôtel vers neuf heures.

Je relus le message. Demain. Déjà. Je regardai autour de moi, les ruelles anciennes, les gens qui passaient, la lumière dorée de l'après-midi. Les trois jours avaient filé vite. Mais il était temps de rentrer. Je voulais être à Montpellier vendredi pour le contrôle continu.

Moi : Parfait. Neuf heures, devant l'hôtel. Merci Alex.

Je rangeai mon téléphone. Une pointe de tristesse m'effleura, mais elle s'évanouit presque aussitôt. Je n'étais pas triste de partir. J'étais juste heureux d'être venu.


* * *


Le soir, Kai arriva à l'hôtel, fatigué mais souriant. Il s'effondra sur le lit, les bras en croix.

— Ça s'est bien passé ? demandai-je.

— Bien, répondit-il, les yeux fermés. Mais je suis claqué. Six heures de pose, entre le parc et la plage. J'ai l'impression d'avoir fait un marathon.

Je m'assis à côté de lui, posai ma main sur sa poitrine. Son cœur battait régulièrement, apaisant.

— Je rentre demain, dis-je doucement.

Il ouvrit les yeux, me regarda.

— Déjà ?

— Il faut que je reprenne les cours, que je rattrape le retard. J’ai des examens vendredi et le covoiturage qui m'a amené me propose de me ramener.

Il hocha lentement la tête, puis un sourire naquit au coin de ses lèvres.

— Alors on profite de ce soir, dit-il en se redressant.

Il se leva, me tendit la main, et m'emmena dans une promenade nocturne à travers la ville. Nous longeâmes les Ramblas. Elles n'étaient pas désertes — une artère comme celle-ci ne l'est jamais vraiment — mais elles étaient plus calmes qu'en journée. Les terrasses de café s'éclairaient encore, quelques passants attardés, des artistes de rue qui rangeaient leur matériel. Les lumières dansaient sur les pavés, et la ville respirait plus lentement.

Nous nous arrêtames devant la cathédrale, sa façade gothique éclairée comme un rêve. Nous marchâmes jusqu'au port, où les bateaux dormaient sur l'eau noire, et nous nous assîmes sur un banc, face à la mer.

— Je suis content que tu sois venu, dit-il, sa tête posée sur mon épaule.

— Moi aussi, répondis-je. Plus que tout.

Il leva les yeux vers moi, un sourire aux lèvres.

— Tu sais, j'ai toujours pensé que Barcelone serait une ville parfaite pour toi. Un peu comme Montpellier. Mais en plus grand. Avec la mer, la lumière, les ruelles anciennes...

— Peut-être qu'on y reviendra, dis-je. Un jour.

— Un jour, répéta-t-il.

Il n'y avait pas de promesse dans sa voix. Juste une certitude tranquille. Celle de deux garçons qui savaient que l'avenir était à eux, et qu'ils le construiraient ensemble, pas à pas.

Mon téléphone vibra. Je regardai l’écran, il y avait plusieurs photos et un message :

Michaël, copain de Clara : Les cours d'aujourd'hui. Bon rétablissement.

Bon rétablissement. Je souris. 

Kai et moi restâmes là, sur le banc, à regarder la mer, les lumières de Barcelone dansant autour de nous.



💬 Commentaires 3

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lampertcity • 2 semaines
Tant qu'ils sont à Barcelone, en autarcie, tout est parfait :D
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qwed2001 Auteur • 2 semaines
Oui !
👍 0
Paul.Koipa • 2 semaines
Il n'y a pas à dire, tu es vraiment doué pour décrire des scènes simples mais avec beaucoup de sensualité.
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