Chapitre 56 : La porte entrouverte

📖 Hors-Jeu ✍️ qwed2001 📝 841 mots

Le lendemain matin, le réveil sonna trop tôt. Je l'éteignis d'un geste maladroit. Je me levai, m'habillai, avalai un café encore trop chaud. La semaine avait été belle et étrange. C'était la première fois que je retournerai en cours après tout ce qui s'était passé. Et tout serait différent.

Dehors, Montpellier s'éveillait dans une lumière grise et douce. Je marchai vers la fac, les mains enfoncées dans mes poches, le regard flottant sur les passants, les terrasses, les immeubles qui défilaient.

La salle était la même qu'avant. Les mêmes chaises, les mêmes tables, les mêmes néons, la même odeur de craie et de papier. Je m'assis au fond. Le professeur entra et sa voix se mit à flotter dans la salle. Je sortis mon cahier, mon stylo et me mis au travail.

À la pause, je remerciai Michaël pour les cours envoyés.

— Pas de souci, répondit-il. Tu vas mieux ?

— Oui, répondis-je. Je vais mieux.

Il pensait que j'avais été malade. Et il avait raison, d'une certaine manière. Pas de fièvre, pas de toux. Une maladie de l'âme, une fièvre de l'esprit.

Il hocha la tête, et nous parlâmes de tout et de rien. De la fac, de Clara, des cours qui s'accumulaient. Il était sympa, en fait. Lui qui s'était moqué de l'amour d’Achille pour un autre homme.

Je lui en avais voulu pour cette blague. Pour cette larme brûlante qui avait coulé sur ma joue, sans qu'il la voie. La blessure n'était pas refermée. Pas tout à fait.

Je savais que je n'avais pas été irréprochable non plus. Mais avoir le même tort que quelqu'un n'efface ni le sien ni le mien. Ce n'était pas une excuse.

En même temps, pardonner ne signifie pas que ce qu’il avait fait était acceptable, ni que cela n’avait pas d’importance. Cela signifie simplement qu'on choisit de ne plus laisser cette faute décider de la suite.

Alors je lui pardonnais, sans même qu'il sache qu'il avait besoin de l'être.

Lorsque la pause se termina, nous rentrâmes dans la salle, pour la deuxième partie de la matinée. Je sortis mon portable et envoyai un message à Carla.

Moi : J’ai des trucs à te dire, Carla. On prend un café ensemble la semaine prochaine ?

Quelques instants après.

Carla : Oui, bien sûr. Mardi ? Tu peux m’en dire plus.

Moi : Mardi super. Je t’en dirai plus quand on se verra.

Je rangeai mon téléphone et mon concentrai sur les paroles du prof.

Nous étions vendredi. Et comme tous les vendredis après-midi, il y avait le contrôle continu. Je m'installai dans la salle, le sujet de grec devant moi. Les mots défilaient, comme des vieux amis. Je les avais un peu négligés, ces derniers jours. Mais ils étaient là, patients, immuables, prêts à m'accueillir. Je les traduisis sans difficulté, laissant les déclinaisons s'aligner, les verbes se conjuguer.

Bien sûr, depuis que je l’avais remarqué il y a quelques semaines, je ne pouvais plus lire un seul texte grec sans que les conjonctions de coordination καί ne me sautent aux yeux, alors forcément, je pensais à lui. À son sourire. À sa voix. À ses murmures dans la nuit.

Puis, mon esprit diviagua à Barcelone, aux murs romains, à la sculpture qui épelait « Barcino » en lettres géantes. C'était il y a quelques jours, et ça semblait déjà si loin. Quelle semaine quand même !

Je rendis ma copie.

Quand je sortis de l'amphi, je la vis. La fille aux cheveux roses dont je ne connaissais pas le prénom. Elle était adossée au mur, son téléphone à la main, les yeux plissés sur son écran. Elle avait un piercing au nez, une veste en jean usée, des baskets fatiguées.

Je m'approchai, et elle leva les yeux vers moi

— Moi, c'est Hugo, dis-je simplement.

Elle me regarda une seconde, puis un sourire naquit sur ses lèvres.

— Enchantée. Moi, c'est Camille.


* * *


Le soir, je fis une visio avec Kai sur le portable de Pietr. Il était à l'hôtel, ses collègues dînaient à quelques mètres. Son visage s'illumina dès qu'il me vit à l'écran.

Je saluai ses collègues — Pietr leva son verre en souriant, le photographe fit un signe de la main — puis Kai s'isola. Nous parlâmes encore un peu, mais la fatigue se lisait dans sa voix. Demain serait le dernier jour de shooting et il serait intense.

J'avais bien fait de rentrer pour le laisser travailler. J'avais hâte de le retrouver dimanche. Il arriverait en fin d’après midi. J'irai le chercher à la gare.

— Je t'aime, murmura-t-il.

— Je t'aime aussi, répondis-je.

Nous nous souhaitâmes bonne nuit. Je posai le téléphone sur ma poitrine, comme je le lui avais promis. La chaleur de ses mots continua de résonner en moi, comme une promesse tenue, comme une mélodie qui persiste longtemps après la dernière note. L'écran s'éteignit, et je restai là, dans le noir, à écouter battre mon cœur.

Kai était là, avec moi.




💬 Commentaires 1

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
Paul.Koipa • 1 semaine, 6 jours
Jolie la définition du pardon, et surtout très juste.
👍 1