Chapitre 59 : La main qui tremble

📖 Hors-Jeu ✍️ qwed2001 📝 1300 mots

Nous dormions enlacés lorsqu'une sonnerie retentit — la sonnerie du téléphone de Kai. Je le sentis bouger, prendre le téléphone et répondre, la voix rauque de sommeil.

Le réveil lumineux, un peu plus loin dans la pièce, indiquait 4:50.

De la conversation que Kai avait, je compris que quelque chose n'allait pas. C'était Laura, sa sœur. Le père de Kai avait fait un malaise. Il était à l'hôpital.

Nous nous habillâmes en vitesse et dévalâmes les escaliers jusqu'à la Clio de Kai.

Le trajet depuis Montpellier dura trois quart d'heure. Kai ne dit pas un mot de tout le trajet. Il conduisait les mains crispées sur le volant, la mâchoire serrée, le regard fixé sur la route. De temps en temps, sa main droite quittait le volant pour chercher la mienne, comme pour s'assurer que j'étais encore là. Je la serrais, et il reprenait la conduite.

L'hôpital de Sète était le même que lors de notre visite, quelques semaines plus tôt. Mais tout était différent. L'odeur de désinfectant me sembla plus âcre, les couloirs plus longs, les lumières plus blafardes. Kai marchait vite, sans me regarder, comme si le temps comptait plus que tout.

— Il est dans la chambre 214, avait dit Laura en nous accueillant dans le hall. Il est stable, ils l'ont plongé dans un coma artificiel. Elle marqua une pause, les yeux humides. Les prochaines 24 heures seront décisives. Maman est avec lui.

Elle pressa le pas vers un escalier. Kai la suivit sans se retourner.

Je ne savais pas trop où était ma place. Si je devais monter avec Kai, rester ici. J'hésitai. Kai et Laura s'engouffrèrent d'un pas pressé dans l'escalier et ils y disparurent. Je restai un moment dans le couloir, hésitant, puis me dirigeai vers un banc à proximité d'un distributeur de café. Je m'assis.

Je regardai mon téléphone pour avoir quelque chose dans la main, puis je le remis dans ma poche. Je regardai autour de moi. Les murs blancs. L'horloge qui tournait. Une infirmière qui passait sans me voir. Le distributeur de café qui bourdonnait.

Au bout d'un moment, j'entendis une voix, à côté de moi. La voix de Laura.

— Viens, Hugo, dit-elle en me faisant signe. Monte dans la chambre. Kai a besoin de toi.

Je me levai d'un bond, les jambes lourdes, le cœur battant. Elle me précéda dans l'escalier, puis dans le couloir du deuxième étage. Ses pas étaient rapides, décidés. Elle poussa la porte de la chambre 214, s'effaça pour me laisser entrer.

Je la franchis.

La chambre était calme, éclairée par la lumière pâle du matin qui filtrait à travers les stores. Il y avait une odeur de linge propre et de médicaments. Un lit d'hôpital, blanc, avec des draps trop tirés. Le père de Kai était allongé, les yeux fermés, le souffle régulier, des tubes qui le reliaient à des machines. Sa femme, assise à côté de lui, lui tenait la main, les doigts entrelacés aux siens comme s'ils ne voulaient plus jamais se lâcher.

Et Kai.

Il était assis au chevet de son père, de l'autre côté du lit, une main posée sur le bras de l'homme, comme s'il voulait s'assurer qu'il était encore là, qu'il respirait encore, qu'il était vivant. Il avait les yeux rouges, les traits tirés, les cheveux en bataille. Il portait le sweat qu'il avait enfilé à la hâte en partant.

Je m'avançai délicatement. Mes pas étaient silencieux sur le carrelage. Je ne voulais pas déranger, ne pas interrompre ce moment sacré. Ma main hésita une seconde, suspendue au-dessus de son épaule, comme si je n'osais pas franchir cette frontière. Mais voir Kai comme cela me bouleversait, assis là, la main sur le bras de son père, tremblant.

Naturellement, je posai ma main sur son épaule. Comme un ami le ferait. Une pression légère, juste assez pour qu'il sache que j'étais là. Il tourna la tête vers moi, et dans ses yeux, je vis une émotion si brute, si nue, que j'eus du mal à respirer.

Il se leva. D'un mouvement brusque, il se tourna vers moi, et il me prit dans ses bras. Il m'enlaça si fort que je sentis ses doigts s'enfoncer dans mon dos, ses épaules trembler contre les miennes. Et il sanglota au creux de mon épaule.

Des sanglots profonds, rauques, qui venaient de quelque part de très bas, des heures de route, de la peur qui l'avait tenu éveillé, de l'angoisse de voir son père allongé dans ce lit blanc. Il pleurait comme un enfant, la tête enfouie dans mon cou, son corps secoué par les spasmes. Sa main s'agrippait à mon sweat, comme si j'étais la seule chose solide dans un monde qui s'écroulait.

Je ne dis rien. Je ne pouvais pas. Les mots étaient trop petits pour ce moment. Alors je le serrai contre moi, mes bras autour de lui, mes doigts dans ses cheveux en désordre. Je ne cherchais pas à le calmer, pas à lui dire que tout irait bien. Je le laissais pleurer. Parce qu'il en avait besoin. Parce que c'était tout ce que je pouvais faire.

Sa mère se leva. Elle contourna le lit, ses pas silencieux, et elle s'approcha de nous. Elle ne dit rien non plus. Elle nous regarda un instant, ses yeux bleu-gris, les mêmes que ceux de ses enfants, posés sur nous comme une bénédiction.

Puis elle nous prit tous les deux dans ses bras.

Ses bras étaient chauds et solides. Elle nous enlaça, Kai d'abord, puis moi, comme si nous étions tous les deux ses enfants. Je sentis sa main sur ma nuque, un geste doux, maternel. Elle ne posa pas de questions. Elle ne demanda pas d'explications. Elle nous prit simplement dans ses bras, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.

Le temps s'arrêta. Nous étions là, les trois — Kai, sa mère et moi — enlacés dans cette chambre d'hôpital, sous la lumière pâle du matin. Le père de Kai, plongé dans ce sommeil lourd, sa respiration régulière, comme une musique de fond. Laura était sur le seuil, les larmes aux yeux, un sourire tremblant sur les lèvres.

Un long moment passa.

Puis Kai se dégagea doucement. Il s'essuya les yeux du revers de la main, un geste maladroit, presque honteux. Mais sa mère ne le laissa pas se cacher. Elle prit son visage entre ses mains, doucement, et elle le regarda.

— Il va s'en sortir, dit-elle. Il est fort, ton père.

Kai hocha la tête, incapable de parler.

Elle se tourna vers moi. Son regard était doux, fatigué, mais plein de gratitude.

— Je te remercie. D'être là. Pour lui.

Je ne sus pas quoi répondre. Alors je hochai la tête, et je lui souris, un sourire que j'espérais rassurant.

Elle me prit la main, une seconde, juste assez pour que je sente sa chaleur.

— Tu es chez toi ici, dit-elle.

Puis elle retourna s'asseoir près de son mari, sa main retrouvant la sienne, comme si elle n'avait jamais quitté sa place.

Je restai là, debout, à côté de Kai. Il s'était rassis près de son père, sa main de nouveau sur le bras de l'homme. Il ne pleurait plus. Mais ses doigts tremblaient.

Laura repartit dans le couloir, discutant avec l'une de ses collègues.

Je m'assis à côté de lui, sur le bord du lit. Je ne le touchai pas, pas tout de suite. Je restai là, ma présence silencieuse, à côté de lui. Et au bout d'un moment, il posa sa tête sur mon épaule. Sa respiration se calma, peu à peu.

— Je suis content que tu sois là, murmura-t-il.

On resta comme ça un long moment. Le père de Kai dormait. Sa mère veillait. Et moi, je tenais sa main.

Dehors, le jour se levait sur Sète.


💬 Commentaires 6

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
Paul.Koipa • 1 semaine, 3 jours
Hugo a encore affaire à des gens bienveillants, il a beaucoup de chances.
Je m’étonne quand même un peu que sa maman reste si discrète, on aimerait savoir si elle s’attendait à ce que Kaï lui présente Hugo (autrement dit un garçon) ou si cette découverte l’a perturbée.
Je sais bien que l’attention est captée par la santé du papa, mais quand même.
👍 0
qwed2001 Auteur • 1 semaine, 3 jours
La mère de Kai est avant tout concentrée sur la santé de son mari. Le coma artificiel, l’incertitude des prochaines 24 heures, la peur de le perdre… Ces éléments doivent créer un contexte où toute autre préoccupation passe au second plan. Le fait que son fils soit soutenu dans cette épreuve semble être la priorité de la maman de Kai.
👍 1
Paul.Koipa • 1 semaine, 3 jours modifié
Je peux comprendre,peut-être auras tu l’occasion d’y revenir plus tard
👍 0
lampertcity • 1 semaine, 4 jours
Brutale, cette transition ! Je ne me souviens plus, tu avais déjà évoqué l'état de santé du père de Kai dans un chapitre précédent ?
👍 0
qwed2001 Auteur • 1 semaine, 4 jours
C'est inattendu, le père de Kai n'avait pas de problème de santé. Laura avait mentionné qu'elle le trouvait fatigué ces derniers temps dans le chapitre 42 mais rien de plus.
👍 0
bcome • 1 semaine, 3 jours
Oui, le chapitre à Sète n'a posé qu'une indication tres ténue.
Enfin, la soeur de Kai dit qu'il refuse d'aller voir un médecin…
👍 1