Chapitre 60 : L’aube incertaine
Les heures qui suivirent furent difficiles. L'attente. Celle qui ronge. Celle qui fait espérer aussi. Celle qui vous laisse suspendu entre deux mondes, sans savoir lequel va l'emporter.
En fin de journée, un médecin passa. Il avait les traits tirés, mais un sourire discret aux lèvres.
— Peu d'évolution, dit-il. Ce qui est une bonne nouvelle. Son cœur tient, ses fonctions vitales sont stables. Il reste plongé dans un coma artificiel pour protéger son cerveau. Il faut laisser le temps faire son travail.
Kai hocha la tête, incapable de parler. Je sentis sa main serrer la mienne un peu plus fort.
Laura insista pour que Kai aille dormir. Pas à l'hôpital. Pas sur une chaise inconfortable. Dans son ancienne chambre, à la maison.
— Il faut que tu te reposes, dit-elle à son frère. Demain sera une journée importante. Et tu ne pourras pas l'affronter si tu es épuisé.
Kai hésita. Je vis son regard se tourner vers son père, comme s'il avait peur qu'en le quittant, il disparaisse. Puis il acquiesça, lentement.
J'y allai avec lui. La maison était silencieuse, baignée dans la lumière pâle du soir. La chambre de Kai était restée telle qu'il l'avait laissée — des livres sur l'étagère, une vieille affiche de volley au mur, un lit un peu petit pour deux.
Je le pris dans mes bras, une étreinte silencieuse. Pas de baisers. Pas de mots. Juste cette présence. Juste cette chaleur. Il posa sa tête sur ma poitrine, et je sentis son corps se relâcher peu à peu. Je caressai ses cheveux, lentement, comme on apaise un enfant. Je m’enlaçai à lui, pour le soutenir dans cette attente et dans cette espérance.
* * *
Le lendemain matin, le téléphone de Kai sonna. Laura.
— Les médecins vont sortir papa du coma artificiel en fin de matinée, dit-elle, la voix tendue mais pleine d'espoir. Il devrait normalement être hors de danger. Mais... on ne peut jamais être sûr de rien.
Elle marqua une pause.
— Ils ont dit qu'il ne pouvait y avoir qu'une seule personne dans la chambre. À cause de son état. Et encore, c'est parce que je suis infirmière ici. Beaucoup de passe-droits depuis hier, mais là, c'est pour sa santé. Il faut être rigoureux.
Nous nous habillâmes en silence.
La veille, nous étions partis à la hâte en pleine nuit. Je n'avais pas prévu de change, rien. Alors Kai fouilla dans son ancienne armoire et en sortit un boxer, des chaussettes, un sweatshirt et un pantalon.
— Tiens, dit-il en me les tendant. Mets ça.
Je pris les vêtements. Le tissu du boxer était doux, usé. Je le passai, sachant que son sexe l’avait touché, et je sentis une chaleur monter en moi. Puis vint le pantalon, légèrement trop grand pour moi. Puis le sweatshirt, grand et usé. Je l'enfilai et inspirai profondément, m'imprégnant de lui, mais surtout imaginant son torse nu y entrant, ses bras puissants glissant dans les manches, le tissu caressant ses pectoraux. Mon cœur battit plus vite, et je dus fermer les yeux un instant pour chasser cette vision. Porter ses vêtements, c'était le porter lui. C'était sentir sa peau contre la mienne, même à travers le tissu. C'était sentir le frottement du coton contre mes cuisses et savoir qu'il avait frotté sur les siennes.
Nous retournâmes à l'hôpital. Les couloirs étaient les mêmes que la veille, les murs blancs, les lumières blafardes, l'odeur de désinfectant. Mais tout semblait différent. Il y avait une lumière, une attente différente. Un espoir.
Laura nous accueillit dans le hall. Elle avait les yeux rouges, mais elle souriait.
— Les médecins sont avec lui, dit-elle. Ils commencent à réduire les sédatifs. Ça prendra du temps. Peut-être une heure. Peut-être deux.
On s'assit sur un banc, dans le hall de l'hôpital. Nos épaules se frôlaient. Ses doigts trouvèrent les miens, s'entrelacèrent. Nous ne parlions pas. Nous n’avions pas besoin.
L'heure passa. Les minutes défilaient sur l'horloge accrochée au mur. Des infirmières allaient et venaient, des patients, des familles. La vie continuait, indifférente. Mais nous, nous étions là, suspendus à un fil.
Puis Laura apparut, descendant l'escalier d'un pas pressé.
— Il se réveille, dit-elle, la voix brisée par l'émotion. Il a ouvert les yeux. Il a parlé. Il a demandé où tu étais.
Kai se leva d'un bond. Je sentis sa main serrer la mienne une dernière fois, puis il la relâcha.
— Vas-y, dis-je. Il t'attend.
Il me regarda une seconde, une éternité. Puis il se retourna et suivit Laura dans l'escalier.
Je restai seul, sur ce banc, dans ce hall d'hôpital. Je regardai la porte par laquelle il avait disparu. Et j'attendis.
Les minutes passèrent. Une heure. Peut-être plus. Je ne savais pas. Je ne comptais pas.
Je sortis mon téléphone, plus pour occuper mes mains que par besoin. L'écran s'alluma, éclairant mon visage dans la pénombre du hall. J'envoyai un message à Nathan. Nous ne serions pas à l'entrainement ce soir. Je lui expliquai la situation.
Puis, j’envoyai un autre message à Clara pour m’excuser de lui avoir posé un lapin la veille.
Clara : Michaël m'a dit que tu n'étais pas venu en cours. J'ai cru à une rechute.
Moi : Pas une rechute. Juste la vie. Je t'expliquerai quand on se verra.
Je rangeai le téléphone dans ma poche. L'écran s'éteignit. Je regardai autour de moi : les murs blancs, l'horloge qui tournait, les néons qui clignotaient. Je fis les cent pas sans m'en rendre compte. Je regardai les gens passer. Je lus les affiches accrochées au mur. Je comptai les carreaux du sol.
Puis la porte s'ouvrit. Kai apparut. Il avait les yeux rouges, les joues humides. Mais il souriait.
— Il va bien, dit-il. Il va s'en sortir.
Je me levai. Je fis quelques pas vers lui. Il ouvrit les bras, et je m'y jetai. Il me serra contre lui, et je sentis son cœur battre, régulier, apaisé. On resta là, au milieu de ce couloir d'hôpital, à se tenir l'un l'autre. Comme une promesse. Comme une victoire. Comme une renaissance.
* * *
Les jours qui suivirent furent plus légers. Kai avait repris des couleurs, il allait mieux. Comme son père. Les visites étaient très limitées. Il ne fallait pas le fatiguer. Kai, sa mère, sa sœur — quelques minutes, pas plus.
Le jeudi soir, nous rentrâmes à Montpellier. Son père sortirait de l'hôpital le lundi suivant, si tout allait bien. Il irait dans une maison de convalescence où il passerait encore quelques jours avant de rentrer chez lui.
Lorsque nous arrivâmes à Montpellier, Kai me prit la main et son regard s'attarda sur moi.
— Ma mère aimerait que tu reviennes avec moi un week-end, quand tout sera rentré dans l'ordre, dit-il.
Je le regardai, surpris.
— Elle a dit qu'elle voulait faire connaissance autrement que dans une chambre d'hôpital, poursuivit-il. Et elle a précisé « autrement qu'en tant que coéquipier ». Elle a souri en le disant.
Il y eut une pause, et je vis une lueur dans ses yeux.
— Elle a souri ? répétai-je.
— Oui. Et elle avait l'air vraiment contente. Tu viendras ? demanda-t-il.
— Bien sûr que je viendrai, répondis-je. J'ai hâte de la revoir.
Je sentis une chaleur monter dans ma poitrine. Elle savait. Elle acceptait. Et elle voulait me voir. Ce n'était plus un secret. Ce n'était plus une gêne. C'était une évidence.
Il sourit, et il serra ma main un peu plus fort.
La porte de l'appartement se referma derrière nous. Il posa son sac, se retourna vers moi, et nos regards se croisèrent. Il n'y eut pas de mots. Il s'approcha, et ses lèvres trouvèrent les miennes. Un baiser doux d'abord, presque timide — comme s'il redécouvrait le goût de moi après des jours d'absence. Puis plus profond, plus pressant. Ses doigts s'enfoncèrent dans le tissu de mon sweat, qui était en fait le sien, comme s'il voulait s'assurer que j'étais bien là.
— J'ai besoin de toi, murmura-t-il contre ma bouche.
Je ne répondis pas. Je posai ma main sur sa nuque, l'attirai contre moi, et je le laissai sentir que j'étais là.
La nuit nous enveloppa, et on se retrouva comme on s'était perdus — dans le silence, dans la chaleur, dans l'évidence de nos corps qui se cherchaient.
💬 Commentaires 2
Tu as décrit cela très joliment