Chapitre 61 : La vérité

📖 Hors-Jeu ✍️ qwed2001 📝 1256 mots

Le vendredi matin, je me réveillai dans le lit de Kai. Je le regardai dormir un instant, les traits relâchés, la bouche entrouverte. La nuit avait été douce — les mots, les gestes, les silences. Nous nous étions retrouvés.

Je me levai sans le réveiller et quittai l’appartement en direction de la fac, sans faire de bruit.

Dehors, Montpellier s’éveillait lentement. Sur le chemin, j’envoyai un message à Clara.

Moi : Je suis de retour. Dispo pour un café quand tu veux. Encore désolé pour le lapin de lundi.

Quelques instants plus tard, je reçus sa réponse.

Clara : Pas de problème. Aujourd’hui, après le déjeuner ?

Moi : OK.

J’arrivai à la fac. C’était la première fois de la semaine que je mettais les pieds en cours. Décidément, je n’y allais plus que le vendredi, mais c’était à chaque fois pour une bonne raison.

Le professeur entra, ouvrit son cours, et sa voix se mit à flotter dans la salle.

À midi, je descendis au RU. La queue était longue, comme souvent. Je pris un plateau, une quiche, une salade, un yaourt. Je m’assis à une table avec quelques personnes de ma promo — un garçon que je connaissais de vue et Camille, la fille aux cheveux roses.

On parla des cours, du contrôle continu qui aurait lieu l’après-midi, du temps qui se rafraîchissait.

Après le déjeuner, je retrouvai Clara.

Elle était déjà installée à une table près de la machine à café, un gobelet à la main, un sourire aux lèvres. Elle avait l’air contente de me voir. Je pris un café et m’assis en face d’elle.

— Alors, j’ai pas bien compris… T’étais malade ? demanda-t-elle en souriant.

— C’est plus compliqué que ça, répondis-je.

Elle inclina la tête, intriguée.

— Qu’est-ce qui s’est passé, Hugo ?

Je pris une inspiration. Le moment était venu.

— Je dois te dire quelque chose, Clara.

Elle me regarda, surprise par mon ton soudainement sérieux.

— Je t’écoute.

— Je t’ai menti, dis-je. Emma… elle n’est pas ma copine.

Clara cligna des yeux.

— Pardon ?

— Elle n’a jamais été ma copine. Enfin, elle existe, mais c’est juste une amie. Une ex de mon copain Léo. On n’a jamais été ensemble. Je l’ai utilisée comme excuse.

— Je ne comprends pas, dit-elle lentement. Pourquoi ?

Je bus une gorgée de café. Il était amer, brûlant. Parfait.

— Parce que j’avais peur, avouai-je. Peur de dire la vérité. Peur de ce que les gens penseraient. J’ai inventé une copine pour avoir une raison de ne pas être avec toi… de ne pas être avec une fille. Pour avoir une histoire à raconter. Pour me cacher.

— Te cacher de quoi ?

Je baissai les yeux un instant.

— De qui je suis vraiment, Clara.

Un silence s’installa. Elle me regardait, ses yeux posés sur moi comme si elle lisait en moi, comme si elle essayait de déchiffrer un texte qu’elle n’avait jamais eu entre les mains.

— Je préfère les garçons, dis-je. Je suis avec Kai. Le capitaine de mon équipe de volley. Et je l’aime.

Elle resta silencieuse un long moment. Ses doigts faisaient tourner son gobelet entre ses mains sans qu’elle boive.

Je sentis mon cœur battre plus fort.

— Toi et le capitaine du volley, répéta-t-elle lentement.

— Oui.

Elle me regarda, et je vis son visage se fermer. Pas de rejet. Juste une déception, une blessure qu’elle ne cherchait pas à cacher.

— Tu vois, Hugo, dit-elle enfin, la voix plus basse. Je m’en fous que tu sois avec un mec. Vraiment. Mais que tu m’aies menti depuis le début, ça, ça me fait un peu chier quand même. T’es un vrai mytho, en fait.

— Je suis désolé, Clara.

— Désolé ? Tu es désolé ? Je trouve que tu n’as pas été juste avec moi, à me balader comme tu l’as fait.

— Tu trouves ça injuste ?

— Oui.

Je la regardai, et je sentis une colère monter en moi. Pas contre elle. Contre quelque chose de plus grand. Contre cette injustice qu’elle ne pouvait pas voir parce qu’elle n’avait jamais eu à la vivre.

— Tu vois, Clara, quand tu as décidé de sortir avec Michaël, vous vous êtes mis ensemble. Il t’a tenu par la taille dans le hall et c’était normal. Personne n’a dit dans ton dos : « Je ne savais pas que Clara aimait les mecs. » Personne n’a dit : « Moi, je suis ouvert, ça ne me gêne pas, elle fait ce qu’elle veut. » Personne n’a dit : « Ah, je ne savais pas pour Clara, t’étais au courant ? »

Je marquai une pause.

— Alors que moi, je dois « avouer » que je suis avec Kai. Les gens « acceptent » notre relation, et ça les rend « ouverts », « modernes », « cools ». Ou, au contraire, ils me jugent. Certains disent même : « Ce n’est pas de sa faute, il est comme ça. »

Je sentis les larmes monter, brûlantes.

— Quand j’embrasse mon mec, j’ai juste envie d’embrasser mon mec, en fait. Comme toi quand tu embrasses le tien. Sans que ça devienne un acte politique, une déclaration, une prise de position. Sans que les gens disent : « Ah, deux mecs qui s’embrassent... », au lieu de simplement voir « un couple ».

Mes doigts tremblaient autour de ma tasse. 

— Ce que je veux, c’est juste la normalité, Clara. Celle que tu as sans même y penser. Celle que je dois attendre, espérer, mériter. Celle que je dois parfois demander comme une permission.

Je la regardai. Mes yeux étaient humides, mais je ne les baissai pas.

— Alors oui, j’ai menti. J’ai menti parce que j’avais peur. Parce que je ne pouvais pas dire la vérité. Parce que je ne savais pas comment les autres allaient me regarder. J’ai menti parce que je ne trouvais pas ma place, alors j’ai essayé de m’en fabriquer une avec des mensonges.

Je repris mon souffle.

— Mais maintenant, je n’ai plus envie de mentir. Je n’ai plus envie de me cacher. Je n’ai plus envie de demander la permission d’exister.

Une larme coula. Je ne l’essuyai pas.

— J’ai juste envie d’embrasser mon mec sans que ça soit un combat. J’ai juste envie qu’on me laisse vivre.

Un silence s’installa. Clara me regardait, les yeux brillants.

— Je n’avais pas pensé à ça, dit-elle doucement.

— Personne n’y pense, répondis-je. Parce que c’est une injustice invisible. Sauf pour ceux qui la vivent.

Elle hocha la tête lentement.

— Je suis désolée, Hugo. Je ne voulais pas…

— Tu as juste dit ce que tu ressentais. C’est normal. Et je suis désolé de t’avoir baladée. Je te demande pardon. Mais je veux que tu comprennes pourquoi j’ai menti. Ce n’était pas pour te blesser. C’était pour me protéger.

— Alors, ce café, c’était pour me dire tout ça ?

— Ce café, c’était pour te dire la vérité. Toute la vérité. Parce que je n’ai plus envie de me cacher, Clara. Plus maintenant. Plus avec toi, plus avec les autres.

Je baissai les yeux vers ma tasse.

— La semaine dernière, je n’étais pas malade. J’étais à Barcelone avec lui. Et cette semaine, à Sète, son père n’allait pas bien. Je l’ai accompagné.

Elle me regarda longtemps. Puis elle sourit. Un sourire triste, mais sincère. Elle plongea ses yeux dans les miens.

— Je sais pourquoi je suis tombée amoureuse de toi, dit-elle finalement. Et je crois que je le suis encore un peu. Même si je suis avec Michaël.

Elle se leva, ramassa son gobelet vide, comme si elle venait de faire une confidence qu’elle n’avait pas prévue. 

Elle me regarda, tendrement, dans un moment suspendu. Le silence dura une seconde, deux, peut-être plus.

— Kai a de la chance, dit-elle en souriant.

Elle posa sa main sur mon épaule, tendrement. Puis elle quitta le café.


💬 Commentaires 3

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
bcome • 1 semaine, 1 jour
Clara, en hétéro typique, ignorante de tout ce qui fait le stress minoritaire ; incapable d'envisager la difficulté d'être soi même dans une société qui refuse la différence. Ou qui l'accepte comme un beau geste.

Hugo est très pertinent dans sa réponse à Clara.

Reste le contrôle continu, et a priori, ce coup ci Hugo n'a pas rattrapé les cours en retard…
👍 1
Passiflore • 1 semaine, 1 jour
Et bien ça va finalement mieux en le disant. Pour l'instant personne ne leur a tourné le dos depuis qu'ils ont "avoué" ce qu'ils sont. Est-ce que ça valait le coup tous ces mensonges qui lui ont bousillé la tête?
👍 2
Paul.Koipa • 1 semaine, 1 jour
Très belle plaidoirie pour une égalité réelle entre les gens qui aiment d'un amour vrai quels que soient leurs conditions.
Encore un beau chapitre.
👍 1