Chapitre 62 : Sous la peau de la nuit
Je sortis de l’amphi, les doigts encore engourdis par l’effort du contrôle. Cicéron, son De amicitia. J’avais noirci des pages, mais l’examen s’était nettement moins bien passé que d’habitude. Mes absences répétées avaient fini par laisser des traces : certains éléments abordés par les professeurs pendant la semaine m’avaient échappé. Mais peu importait.
Dehors, la lumière déclinait. Le ciel de Montpellier se parait de ces teintes orangées que j’aimais tant, ces couleurs de fin de jour qui me rappelaient que j’étais chez moi, ici, dans cette ville que je n’avais pas choisie. C’était elle qui m’avait choisi, comme on choisit quelqu’un pour l’aimer sans savoir pourquoi.
Je traversai les rues, un sourire aux lèvres. Chaque pas m’éloignait des mots de Cicéron et me rapprochait du Peyrou. J’aimais ce chemin : le gravier qui crissait sous mes semelles, les platanes qui bruissaient dans la brise, les marches de pierre usées par des siècles de pas. Ce chemin me menait à Kai.
Lorsque j’arrivai, il était déjà là. Adossé à la balustrade, le regard perdu sur les toits de la ville, la tête légèrement inclinée, comme s’il écoutait une musique que lui seul pouvait entendre. Il ne m’avait pas encore remarqué.
Je m’arrêtai un instant. Je le regardai en silence. Je l’admirai. Ce garçon était si beau. J’avais encore du mal à croire que j’étais son petit ami. La lumière du couchant glissait sur son visage, dessinait des ombres délicates le long de sa mâchoire, faisait briller ses cheveux et soulignait la ligne de ses épaules.
Une rafale légère souleva une mèche rebelle qu’il ne prit pas la peine de remettre en place, comme s’il acceptait simplement cette caresse du vent.
Mon regard descendit vers ses mains posées sur la pierre. Je les connaissais maintenant : leur poids sur ma peau, leur chaleur… et surtout le plaisir qu’elles me donnaient. Ces doigts qui savaient exactement où me toucher, comme s’ils avaient mémorisé chaque frisson de mon corps.
Kai se retourna. Nos regards se croisèrent. Son visage s’illumina, comme si je venais de lui offrir le monde.
— Salut, dis-je en m’approchant.
— Salut.
Sa voix était basse, chaude, comme toujours quand il me voyait. Il se redressa, et je me glissai dans ses bras. Sa main trouva ma nuque, ses doigts s’enfoncèrent dans mes cheveux. Je fermai les yeux.
— Comment s’est passé ton examen ? murmura-t-il, sa bouche effleurant mon oreille.
— Un texte de Cicéron, dis-je simplement.
Sa poitrine vibrait contre la mienne.
— Et ton père ? demandai-je, mes mains trouvant la courbe de ses reins.
Il recula juste assez pour que je voie ses yeux briller.
— Bonne nouvelle. Il va mieux. Il a mangé assis aujourd’hui.
Il y avait dans sa voix une joie fragile, comme quelque chose qu’on tient entre ses mains et qu’on n’ose pas serrer trop fort.
— C’est génial, Kai. Vraiment.
— Il a même plaisanté avec l’infirmière. Il va bien.
Je reculai pour regarder son visage, pour voir cette joie dans ses yeux. Ils brillaient, non pas de larmes, mais de cette lumière tranquille qui naît quand on a cru perdre quelqu’un et qu’on le retrouve.
Il marqua une pause. Puis ses doigts trouvèrent les miens et les enlacèrent, comme s’il avait besoin de ce contact pour dire la suite.
— Et j’ai une autre bonne nouvelle.
— Raconte.
— Le client est ravi des photos de Barcelone. L’agence vient de me confirmer un nouveau contrat.
Il avait l’air presque timide en le disant. Cette fragilité, chez lui, me serrait le cœur. Lui qui semblait si sûr de lui, si lumineux, avait parfois encore peur de croire à sa chance.
— Milan, dit-il. Dans trois semaines. Une semaine de shooting.
Je sentis une onde traverser ma poitrine. Milan. Une semaine. C’était loin. C’était long. Et pourtant, en le regardant, en voyant ses yeux briller et cette fierté discrète dans sa voix, je ne pus que sourire.
J’avais envie d’être fier de lui. Je l’étais.
— C’est énorme, dis-je. Milan… La même grande agence ?
— Oui, l’une des plus grosses d’Europe.
— Putain, Kai…
Il éclata de rire — un rire léger, presque gêné. Je le regardai : ses dents blanches, ses yeux qui se plissaient. Je voulais graver ce rire dans ma mémoire.
— Et la semaine prochaine, je fais les deux jours à Nîmes comme prévu. Un petit contrat pour l’agence d’ici.
— Tu vas cartonner, dis-je.
Il posa sa main sur ma joue, son pouce caressant ma pommette — ce geste qu’il avait, ce geste qui me faisait toujours fondre, qui me rappelait que j’étais désiré.
— Ça va être dur, dit-il doucement, sa voix à peine plus qu’un murmure. Une semaine loin de toi.
— Je sais. Mais je suis tellement content pour toi.
— Je t’appellerai tous les soirs. Cette fois-ci, j’éviterai d’être près d’une piscine la veille de mon départ.
Il rit, et je ris avec lui. Puis il se pencha et déposa un baiser sur mes lèvres — un baiser doux, presque comme une promesse. Nos doigts s’entrelacèrent et nous nous remîmes à marcher lentement le long de la balustrade.
Les toits de Montpellier s’étendaient devant nous, dorés par le soleil couchant, comme une mer de tuiles et de lumière. La ville semblait calme, suspendue un instant, comme si elle retenait son souffle.
Au bout d’un moment, il s’arrêta et me regarda. Je reconnus cette lueur dans ses yeux, celle qui précédait l’abandon. Il prit mon visage entre ses mains et m’embrassa.
Ses lèvres s’ouvrirent contre les miennes. Sa main glissa de ma joue à ma nuque, ses doigts se perdant dans mes cheveux, comme pour m’ancrer à lui. L’autre se posa sur ma hanche. La chaleur de sa bouche, le rythme de sa respiration, cette proximité retrouvée — tout en moi se tendait vers lui.
Il y a encore quelques semaines, je n’aurais jamais osé embrasser un garçon en public. Jamais.
Et là, dans la lumière du couchant, je n’étais plus paralysé par le regard des autres. J’étais simplement avec lui.
Autour de nous, le monde continuait de tourner. Une dame en tailleur passa près de nous, ralentit légèrement. Je la vis du coin de l’œil. Son regard s’attarda quelques secondes. Pas un regard bienveillant. Un regard figé, une petite moue désapprobatrice, comme si elle avait vu quelque chose qui la dérangeait profondément.
Puis elle détourna la tête et accéléra le pas.
Mais Kai ne l’avait pas vue. Ou alors, il avait choisi de ne pas la voir.
Il était là, ses mains sur mes joues, ses yeux plongés dans les miens, ses lèvres encore rouges de notre baiser. Il me regardait comme s’il n’existait rien de plus important au monde.
Nous marchâmes encore, main dans la main, ses doigts enlacés aux miens, traçant distraitement des cercles sur l’intérieur de mon poignet.
Puis nous croisâmes une jeune fille. Son regard se posa sur nous, mais surtout sur Kai. Je vis immédiatement qu’elle l’avait trouvé beau.
D’ailleurs, comment aurait-elle pu ne pas le trouver beau ? Même sans le connaître, même sans savoir qui il était, il dégageait quelque chose. Les filles le regardaient souvent avec admiration. Mia, cette serveuse, d’autres encore… je le savais : Kai attirait les regards.
Et moi, j’étais celui qu’il avait choisi.
Celui qu’il serrait contre lui. Celui à qui il souriait comme si j’étais la seule personne au monde.
Et non seulement je n’avais plus honte, mais cette pensée me remplit d’une fierté si intense que j’en eus presque le souffle coupé.
Il est à moi, ce garçon magnifique. À moi seul.
Nous continuâmes notre marche, nos doigts toujours entrelacés, nos épaules se frôlant à chaque pas.
— C’est toi qui dors chez moi ce soir, dis-je.
— Oui, chouette. Il faut que je récupère des affaires chez moi alors.
— Je t’accompagne.
Dans le tram, il s’assit près de moi, sa cuisse contre la mienne, sa main posée sur mon genou. Une chaleur douce monta en moi. Il me regarda avec un sourire en coin, comme s’il savait exactement l’effet qu’il produisait.
Chez lui, il récupéra son sac de sport, un petit sac de voyage et une pochette avec ses affaires de toilette. Je le regardai faire, ses gestes précis, sa nuque dégagée lorsqu’il se penchait. Il referma la porte derrière lui, prit ma main et la serra.
Nous marchâmes jusqu’à ma résidence. En chemin, il resta proche de moi, son épaule frôlant la mienne, ses doigts mêlés aux miens.
Nous arrivâmes. Nous montâmes les escaliers au lieu de prendre l’ascenseur.
Dans le couloir, je sortis mes clés. La porte s’ouvrit.
Ma chambre était la même que d’habitude : treize mètres carrés, un lit, un bureau encombré, des murs blancs, une fenêtre sur la ville. Mais ce soir, elle me semblait différente. Plus grande. Plus accueillante.
Peut-être parce qu’il était là, debout dans l’encadrement de la porte, son regard parcourant l’espace comme s’il cherchait à le découvrir, à y prendre sa place.
Il posa son sac. C’était la première fois qu’il venait dans ma chambre à la résidence.
— Ta chambre est cool, dit-il doucement.
Nous nous assîmes sur le bord du lit, nos genoux se touchant, nos mains toujours liées. Il posa sa tête sur mon épaule, son souffle chaud contre ma peau.
Le silence entre nous était paisible. Rassurant. Il n’avait pas besoin de mots. Sa présence suffisait.
— Je suis content que tu sois là, dis-je.
Il ne répondit pas tout de suite. Il se contenta de poser sa tête plus lourdement contre la mienne. Ses doigts se resserrèrent autour des miens.
Puis j’entendis un bruit dans le couloir. Des pas. Nathan qui rentrait.
Je pensai à lui.
Nathan méritait d’être heureux, lui aussi. Il méritait quelqu’un qui le regarderait comme Kai me regardait. Quelqu’un qui poserait sa tête sur son épaule, qui chercherait sa main dans le noir, qui lui donnerait cette impression d’être la personne la plus importante au monde.
Il méritait d’aimer à en perdre la tête. De se réveiller contre quelqu’un qui l’attendrait. D’être le soleil de quelqu’un.
Je sentis Kai se retourner vers moi. Sa main trouva ma nuque, son pouce caressant doucement ma peau.
— Tu penses à quoi ?
— À Nathan.
Il ne dit rien. Il attendit simplement.
— Il mérite d’être heureux, dis-je.
— Il le sera, répondit-il doucement. Un jour.
— Je sais. Mais c’est dur de le voir attendre.
Kai caressa mes cheveux, lentement, comme pour m’apaiser.
— Tu es un ami extraordinaire, Hugo.
Un ami extraordinaire.
Peut-être.
Je fermai les yeux, ma tête enfouie contre sa poitrine.
Dehors, Montpellier s’endormait. Les lumières s’éteignaient une à une, les étoiles apparaissaient derrière le voile bleu du ciel.
Dans cette chambre trop petite, le souffle de Kai ralentissait peu à peu. Sa main reposait toujours sur moi, ses doigts entrelacés aux miens.
💬 Commentaires 2
Il a fait les bons choix, et soutenu Kai comme il le pouvait dans l'épreuve. C'est entre autre ce qui permet de passer de petit copain à compagnon. Il n'aura qu'à bosser d'arrache pied, entre autre lors des absences de Kai.