Chapitre 63 : Le filet
Je sentis des doigts m’effleurer les cheveux, puis glisser sur mon front avec douceur. Une chaleur m’enveloppa, et j’entrouvris les paupières. Le sourire de Kai s’offrit à moi : ses yeux profonds et brillants comme des étoiles captives, son visage illuminé par une lumière dorée. Il écarta délicatement une mèche de mes cheveux, ses doigts traçant un chemin lent et envoûtant sur ma peau, comme s’il y gravait un secret.
— Tu as bien dormi ? murmura-t-il, sa voix aussi caressante que son toucher.
Je me redressai lentement, les draps glissant sur ma peau comme une caresse supplémentaire.
— Mieux que jamais, répondis-je, ma voix à peine plus haute qu’un murmure.
Il sourit, et son pouce effleura ma lèvre inférieure, comme pour en tester la douceur. Je fermai les yeux un instant, savourant cette proximité. Quand je les rouvris, ses lèvres étaient sur les miennes, dans un baiser léger, presque timide. Puis il se recula et se leva pour enfiler sa tenue de volley. Je fis de même, le cœur encore battant.
Nous prîmes le petit-déjeuner.
— Protéines…, dit Kai en imitant la voix grave de notre coach, un sourcil levé. Il y a entraînement ce matin.
— Oui, capitaine, répondis-je en me mettant au garde-à-vous, un sourire en coin.
J’étais heureux à l’idée de retourner à l’entraînement, mais une pointe d’appréhension me tordait l’estomac. J’avais confiance en moi, en nous. Après tout, Louis, Lucas et Lancelot étaient passés la semaine précédente pour s’assurer que nous reviendrions. Tout irait bien. Pourtant, je savais que Julien nous était hostile. Et je me demandais comment se déroulerait la matinée. Et comment s’y prendre ? Fallait-il en parler ? Faire une annonce solennelle ? Ou au contraire, laisser les choses se faire naturellement ?
— Comment on gère avec l’équipe ? demandai-je soudain à Kai, les yeux fixés sur ma tasse.
Il me regarda, les sourcils légèrement froncés, comme s’il avait deviné le tour que prenaient mes pensées.
— Tu veux dire… pour nous deux ?
— Oui. On leur dit quoi ?
Il réfléchit un instant, puis haussa les épaules avec un calme qui me rassura.
— Il n’y a pas grand-chose à dire. Juste qu’on est ensemble. On leur dit parce que ce sont nos potes, c’est tout.
Quelqu’un frappa à la porte. Trois coups secs, réguliers. Le rituel de Nathan.
— C’est lui, murmurai-je. Allons-y.
Nous sortîmes de ma chambre. Le regard de Nathan rencontra celui de Kai. Aucune surprise. Aucune gêne. Juste un infime ajustement, comme si Nathan replaçait une pièce dans un puzzle qu’il connaissait par cœur.
— Salut, dit-il simplement.
— Salut, répondit Kai.
Nathan ne dit rien de plus. Il attendit, adossé au chambranle. Et dans ce silence, il y avait cette petite pointe de mélancolie qu’il cachait si bien.
— On y va ? demanda-t-il.
Nous prîmes nos sacs, nous dirigeâmes vers l'ascenseur, puis vers le gymnase. Le ciel était gris, l’une de ces matinées d'octobre.
Je regardai mes baskets défiler sur le bitume. Deux semaines. Cela faisait deux semaines que je n'avais pas mis les pieds dans ce gymnase. L'anniversaire de Lucas, la table basse, les verres brisés. Je repensai au regard de Kai quand je m'étais emparé du poignet de Mia, à la honte qui m'avait submergé en m'enfuyant. Pourtant, tout semblait si loin maintenant.
Le gymnase apparut au bout de la rue. Une boule se forma dans ma gorge.
Nous poussâmes la porte. Les joueurs étaient déjà là, éparpillés sur le terrain. Lancelot s'étirait près du filet. Louis discutait avec Lucas. Samuel était de retour, sans ses béquilles, en train de faire quelques pas hésitants sur le bord du terrain. Maxime et Antoine se passaient un ballon. Marc et Thomas parlaient près du banc.
Et au milieu, Julien. Il enfilait ses chaussures, assis sur un banc, la tête baissée. Quand il nous vit entrer, son regard s'attarda sur nous. Il ne dit rien. Il détourna les yeux.
Lancelot fut le premier à s'approcher. Il nous serra la main, un sourire franc.
— Hugo ! Kai ! Putain, ça fait plaisir de vous revoir.
Louis le suivit.
— Content de vous revoir, dit-il. C'est bien.
— Je suis content d'être là, répondis-je.
Samuel s'approcha, ses jambes encore un peu fragiles.
— Content de vous revoir, Hugo. Et toi, Kai. Tu nous as manqué, capitaine.
— T'es prêt à rejouer, toi ? demanda Kai.
— Dans deux semaines, normalement. J'ai hâte.
Les joueurs s’étaient rassemblés autour de nous. Je sentais leurs regards, pas hostiles, juste curieux. Attentifs. Comme s’ils attendaient quelque chose.
Kai prit une inspiration. Il s’avança d’un pas, son regard balayant l’équipe. Sa main trouva la mienne, et il la serra. Devant tout le monde. Pas un geste furtif. Un geste clair, assumé.
— Les gars, dit-il, sa voix claire et posée. On voulait vous dire un truc.
Le silence s’installa. Les ballons s’arrêtèrent de rebondir. Les conversations s’éteignirent.
— Avec ce qui s’est passé à l’anniversaire de Lucas, vous le savez déjà, même si ce n’était pas comme ça qu’on avait imaginé de vous le dire.
Il marqua une pause. Il prit ma main.
— Hugo et moi, on est ensemble. On s’aime. Et on voulait que vous le sachiez.
Il me regarda, un sourire aux lèvres. Je sentis ma gorge se serrer.
— On fait partie de cette équipe, reprit Kai. On veut continuer à en faire partie. Et on espère que ça ne changera rien entre nous.
Un silence. Puis Lancelot s’avança.
— T’inquiète pas, capitaine. Tu restes notre capitaine. Et vous êtes nos potes. C’est tout ce qui compte, non ?
Louis hocha la tête, un sourire franc.
— Ouais. Vous êtes des coéquipiers. On s’en fout du reste.
Nathan, à côté de moi, sourit. Il ne dit rien, mais son regard en disait long.
Les applaudissements commencèrent, d'abord timides, puis plus francs, plus enthousiastes. Je sentis une chaleur m'envahir, une chaleur qui n'avait rien à voir avec la température du gymnase. Pendant un instant, tout fut simple. L'équipe était avec nous.
Puis la voix de Julien.
— Bon, au moins, avec trois mecs qui aiment les mecs dans l’équipe, ça fait que tous les autres, statistiquement, sont des vrais mecs qui aiment les filles.
Un silence s'abattit sur le groupe. Le genre de silence qui pèse. Où chacun retient son souffle.
Je regardai Julien. Il avait un sourire en coin, un sourire qu'il devait trouver malin. Mais ses yeux ne riaient pas. Ils cherchaient une réaction.
— Non mais tu es vraiment un con, Julien, en fait, dit Louis.
Sa voix était calme. Pas agressive. Juste ferme.
— Je croyais que toi aussi tu étais gêné par les mecs qui peuvent mater, répondit Julien, un peu surpris.
— Oui, mais il y a une différence entre être gêné et être con, coupa Louis. Tu vois, là, tu as fait de la peine à trois potes juste pour une vanne nulle. Alors que moi, que je sois gêné, ça me fait chier de leur faire de la peine. Tu comprends la différence, ou tu es trop con pour ça ?
Julien se raidit.
— Tu me traites pas de con, Louis. Tu m'insultes pas.
— C'est pas une insulte, c'est un constat.
Julien fit un pas vers Louis.
— Tu veux qu'on règle ça dehors ?
— Arrête ton char, Julien. C'est ridicule.
Paul s'avança, se mit entre eux, les mains levées.
— Ok, on redescend d'un cran, les gars.
Il se tourna vers Julien.
— Julien, moi, j'ai fait une blague conne l'année dernière à Avignon, tu te souviens ? J'avais blessé Nathan. Il est parti de la compète. J'ai regretté. Je regrette encore. Alors on va tous arrêter les conneries. On a trois potes qui préfèrent les mecs. Et les blagues à la con, ça suffit.
Il fit une pause, son regard balayant l'équipe.
— C'est des potes. C'est des coéquipiers. Et j'en ai marre que ce sujet nous empoisonne. Moi, je suis ici pour jouer au volley et pour avoir des amis. Pas pour faire la gueule. Pas pour blesser des gens. Pas pour me prendre la tête. Tu comprends, Julien ?
Il n'y eut pas de réponse tout de suite. Juste le silence, le bruit du vent contre les vitres, le souffle de tout le monde retenu.
La porte s'ouvrit. Le coach entra dans le gymnase.
— Tout va bien les gars ?
— Oui, répondit-on en cœur.
Kai s'avança.
— Coach, on a annoncé à l'équipe que Hugo et moi sortions ensemble. Ce sont nos coéquipiers et aussi nos amis, alors on voulait qu'ils sachent. En fait, ils le savaient déjà, mais on voulait que vous aussi vous soyez au courant.
Le coach ne dit rien un instant. Puis il hocha la tête.
— Vous êtes grands, dit-il finalement. Vous faites ce que vous voulez.
Il s'arrêta, son regard s'assombrissant légèrement.
— Mais je préfère être clair. Les histoires de l'année dernière, je veux que ce soit derrière nous. On est ici pour jouer au volley et gagner des matches. Alors j'ai une question pour vous tous : est-ce que les conneries de l'année dernière sont derrière nous ou pas ?
Personne n'osa répondre.
— J'ai pas entendu votre réponse, les gars.
— Oui coach, répondit tout le monde.
— Bon alors on commence l'échauffement.
Kai me sourit, puis posa sa main sur mon épaule. Il alla chercher un ballon et nous commençame l’entrainement. Les corps se mirent en mouvement. Les rires et les plaisanteries revinrent, un peu hésitants d'abord, puis plus naturels.
Je regardai Julien. Il ne regardait personne. Il prit un ballon, se mit en position, frappa. Le ballon traversa le filet et s'écrasa sur le sol de l'autre côté. Il était revenu. Il n'avait pas dit un mot. Mais il était là.
Kai s'approcha de moi. Ses yeux clairs posés sur moi.
— Tu vas bien ? demanda-t-il.
— Oui, répondis-je. Je vais bien.
L'entraînement continua. Les ballons volaient, les corps sautaient, la sueur coulait. Je courais, je frappais, je plongeais. Le bruit des chaussures sur le parquet, le claquement sec du cuir contre mes avant-bras, la respiration saccadée, les consignes du coach qui claquaient au loin — tout se mêlait en une musique familière, presque rassurante. Mon corps savait. Mes jambes répondaient avant que mon cerveau ait le temps de penser.
Pour la première fois depuis longtemps, je jouais sans avoir peur.
Sans craindre les regards. Sans me demander si Julien m’observait. Sans peser chaque geste. Sans me demander si Louis serait gêné, si Paul ferait une plaisanterie. Juste le ballon, le filet, et la joie brute de sentir mes muscles se tendre et se relâcher.
À un moment, je réussis une réception difficile, une balle que j'aurais dû laisser filer. Elle s'éleva, parfaite, retomba dans les mains du passeur. Kai me regarda, un sourire aux lèvres. Je lui rendis son sourire, et je sentis mon cœur s'emballer — pas à cause de l'effort.
L'entraînement s'acheva dans une lassitude heureuse, les corps encore chauds, les maillots trempés, les sourires fatigués. Les vestiaires furent plus calmes que d'habitude, comme si chacun digérait la matinée à sa manière. Julien ne dit rien. Personne ne dit rien. Mais ce n'était pas un silence pesant. C'était un silence d'après-tempête, où les regards apprennent à se poser différemment.
En sortant du gymnase, je croisai le regard de Nathan. Il souriait. Un sourire doux, comme le vent d'été qui s'éloigne, laissant la place au soleil.
Kai me prit la main et nous nous éloignâmes, nos doigts s'entrelaçant naturellement. Le ciel s'était dégagé. Un rayon de soleil perçait les nuages. Nous ne parlions pas. Nous n'avions pas besoin de mots. La journée nous appartenait.
💬 Commentaires 3
Mais je ne pense pas que c'est reglé pour ce dernier.