Chapitre 64 : La plus belle chose
Nous nous éloignâmes du gymnase, et l’air d’octobre nous enveloppa comme une étreinte. Il était frais, presque piquant, chargé de cette odeur unique : celle de la terre humide après la pluie, des feuilles mortes écrasées sous les pas, et de cette pointe de bois brûlé qui flottait, lointaine, comme un souvenir d’été. Nos doigts se cherchèrent, se trouvèrent et s’entrelacèrent sans hésitation.
— On va se promener sur les bords du Lez ? demanda Kai, sa voix basse, un peu rauque, comme s’il avait peur de briser le silence entre nous.
Je hochai la tête, le cœur léger. Les bords du Lez… Ce lieu où, un soir, il m’avait murmuré : « On essaie sans se poser trop de questions. » Ces mots, je les avais gardés en moi comme une promesse, comme une lumière au bout d’un tunnel trop long. Je le pris par la taille, posai ma tête contre son épaule, et nous marchâmes.
Chaque pas était une libération. Pour la première fois depuis des semaines, le monde semblait s’être arrêté de tourner trop vite. Tout était simple. Tout était possible.
Nous arrivâmes sur les berges.
La rivière coulait, lente et paisible, comme si elle aussi avait décidé de prendre son temps. L’eau miroitait sous le ciel, captant les reflets des nuages et des arbres qui se penchaient vers elle, comme pour s’y mirer. Des enfants jouaient sur une pelouse, leurs rires fusant dans l’air comme des bulles de joie. Un chien, un golden retriever aux poils dorés par le soleil, traversa le chemin en trottinant, sa laisse traînant derrière lui comme une queue de comète, poursuivi par son maître essoufflé, dont les éclats de rire se mêlaient à ceux des enfants. Plus loin, une vieille dame, courbée sur la rambarde, émiettait du pain pour les canards, qui s’agitaient en cercles concentriques, impatients.
Tout était calme. Tout était ordinaire. Tout était beau.
Nous nous arrêtâmes, adossés à la rambarde métallique, froide contre mon dos. Kai se tourna vers moi, un sourire aux lèvres. Je me penchai vers lui, attiré par cette gravité douce qui émanait de lui. Nos lèvres se rencontrèrent, un baiser léger, presque distrait, comme si c’était la chose la plus naturelle, la plus évidente du monde. Comme si le monde entier avait toujours su que nous devions nous embrasser, là, à cet instant précis.
— Eh, vous ! Il y a des enfants qui pourraient vous voir.
La voix nous transperça comme une lame. Sèche. Autoritaire. Chargée de cette désapprobation qui glace le sang. Je me figeai, puis me retournai lentement. Un homme, la trentaine, vêtu d’un jogging bleu délavé, des écouteurs pendus autour du cou comme un collier de mépris, nous fixait. Il avait ralenti sa course pour nous apostropher. Il avait choisi de s’arrêter. De ne pas laisser passer ce qu’il considérait comme une faute. Une anomalie.
Je sentis mes doigts se crisper autour de ceux de Kai, comme si je pouvais, en serrant assez fort, faire disparaître cet homme, cette voix. Mon cœur s’emballa, frappant contre mes côtes comme un oiseau pris au piège. Le souvenir de la dame au Peyrou me traversa l’esprit, violent : sa petite moue désapprobatrice, l’accélération de son pas, comme si notre simple présence la souillait. Mais là, c’était pire. C’était un homme. Un homme qui avait décidé de nous rappeler, à Kai et à moi, que nous n’avions pas le droit d’exister aussi simplement, alors même que je venais de me faire à l'idée qu'enfin j'étais libre, qu'enfin je pouvais exister, qu'enfin je pouvais être moi.
Kai se tourna vers l’homme, et je vis son visage s’illuminer d’un sourire. Pas un sourire provocateur. Pas un sourire moqueur. Non, c’était un sourire doux, presque triste, comme s’il plaignait cet inconnu de ne pas comprendre. Comme s’il savait quelque chose que l’homme au jogging bleu ignorait.
— J’espère qu’ils nous verront, dit-il d’une voix calme, claire, qui portait comme une brise.
Il fixa l’homme, les yeux brillants d’une conviction tranquille, et ajoutait, d’une voix plus forte, comme pour que le vent emporte ses mots bien au-delà :
— Si un seul enfant, en nous voyant, comprend qu’il peut grandir sans se mentir, qu’aimer n’est pas une honte, mais une force… alors ce sera la plus belle chose qu’il aura vue aujourd’hui.
L’homme ouvrit la bouche, puis la referma. Il s’attendait à ce que nous baissions les yeux. À ce que nous reculions. À ce que nous disparaissions, honteux. Mais Kai ne bougea pas. Il resta là, droit, sa main toujours dans la mienne, son regard posé sur le dos de l’homme qui, après une seconde d’hésitation, détourna les yeux, haussa les épaules d’un geste mal assuré, marmonna quelque chose d’inaudible, et repartit en trottinant. Ses baskets claquèrent sur le bitume, le son s’atténuant, s’effaçant, comme si le monde lui-même avait décidé de le faire taire.
Kai ne bougea toujours pas. Il resta là, immobile, sa main toujours dans la mienne, son regard perdu dans le lointain, comme s’il venait de gagner une bataille dont je n’avais même pas su qu’elle avait eu lieu.
Je restai figé un instant, le souffle court, le cœur battant toujours trop fort. Puis il reposa ses lèvres sur les miennes, un baiser plus long cette fois, plus profond. Comme pour me dire : Tu vois ? Rien ne peut nous atteindre. Il me prit par la taille, et nous continuâmes à marcher, côte à côte, comme si de rien n'était. Comme si le monde nous appartenait.
Je le regardai. Lui. Kai.
Il n’était pas juste ce garçon posé sur un rocher dans cette photo sur Instagram, adoré par des dizaines de filles qui laissaient des cœurs et des commentaires éblouis sous ses clichés. Il n’était pas seulement ce corps de dieu grec, ce sourire d’Apollon, cette beauté qui faisait tourner les têtes et suspendre les respirations. Non. Il était bien plus que ça.
Au stade de la Rauze, j’avais été frappé par son corps, par ses abdos parfaits, ses pectoraux sculptés, la sueur qui coulait entre eux comme une rivière de désir. Dans la chambre d’hôtel à Perpignan, j’avais été submergé par les gouttes d’eau glissant sur son dos, par la courbe parfaite de ses fesses, par ses jambes puissantes qui auraient pu m’écraser, mais que je voulais sentir contre moi, contre ma peau, comme si je pouvais, par ce simple contact, absorber un peu de sa force. J’avais désiré son corps comme on désire une eau fraîche en plein désert, comme on désirerait un feu en plein hiver.
Mais ce que j’aimais le plus chez lui — ce qui me faisait vibrer bien plus que ses abdos, que ses pectoraux, que sa beauté de statue antique — c’était lui. Pas le mannequin. Pas le corps parfait. Pas le dieu grec. Lui. Sa force tranquille, cette lumière intérieure qui ne s’éteignait jamais, même dans l’obscurité. Cette façon qu’il avait de me tenir, de me serrer contre lui, de me rappeler, d’un simple effleurement, que j’étais à ma place. Dans ses bras. Contre sa peau. Avec lui.
Parce que son corps, il le donnait aux photographes, aux marques, aux inconnus qui le regardaient sur Instagram. Aux filles qui mettaient des cœurs sous ses photos. Mais sa force, sa douceur, sa main sur ma nuque quand je tremblais, ses mots quand le monde nous agressait… ça, c’était pour moi. Ça, c’était à moi. Et c’était ça, le plus beau. Le plus précieux. Ce qui le rendait, lui, plus beau que tous les dieux grecs réunis. Parce que Kai, ce n’était pas juste un corps. C’était un cœur.
Et ce cœur-là, il était à moi.
💬 Commentaires 6
Le fait que ce soit un homme dans la trentaine qui ait fait la réflexion est fort. La bêtise et l’intolérance n’ont pas d’âge.