Chapitre 65 : La grande roue
Nous continuâmes à marcher, main dans la main, le long de la rivière. Le gravier crissait sous nos pas.
— Il y en aura d'autres, dit soudain Kai, sa voix plus basse que d'habitude. Il y en aura d'autres des gens comme lui... Et des Julien.
Il marqua une pause puis reprit :
— Toi et moi, ensemble… c'est ça que ça veut dire. Tu le sais, n'est-ce pas ?
Il s'arrêta, se tourna vers moi. Ses yeux brillaient, comme s'il venait de toucher une vérité qu'il n'avait jamais osé formuler.
— Oui, Kai, répondis-je en serrant ses doigts plus fort. Je le sais.
Mais je savais aussi désormais qu'on pouvait répondre à la haine par la douceur, à l'ignorance par une phrase simple, à la peur par une main qui ne lâche pas.
Je le regardai. Le vent soulevait une mèche de ses cheveux, et je sentis une boule se former dans ma gorge — cette boule qui venait toujours quand l'émotion était trop grande, quand les mots étaient trop petits.
— Et je sais aussi, dis-je, ma voix à peine plus qu'un murmure, que ce que j'ai pour toi… c'est plus fort que ce qu'ils ont contre nous.
Il ne répondit pas tout de suite. Il resta immobile, ses yeux plongés dans les miens. Puis il leva sa main libre et la passa dans mes cheveux, lentement, ses doigts glissant sur ma nuque, traçant un chemin de chaleur sur ma peau. Il me regarda, et je vis ses yeux s'embuer.
Une larme glissa sur sa joue. Il ne l'essuya pas. Il la laissa couler, libre, comme une offrande. Il s'approcha, posa son front contre le mien, et je sentis son souffle chaud sur mes lèvres. Puis il m'embrassa. Un baiser doux, profond, qui avait le goût des larmes et de la promesse.
Nous restâmes ainsi un long moment, immobiles, au bord de cette rivière qui coulait, indifférente au monde. Puis, sans un mot, nous reprîmes notre marche, nos doigts toujours entrelacés.
— On mange un truc ? dit-il soudain, sa voix encore un peu rauque.
— Ouais, j'ai la dalle.
Il marqua une pause, réfléchit, puis son regard s'égaya.
— Et si on allait à la Foire ? J'ai vu des affiches dans le tram. C'est peut-être le dernier jour.
— La Foire Internationale ?
— Ouais. Y'a de quoi manger, et puis… ça change les idées.
— T'as envie d'y aller ?
— Ouais. Avec toi.
Je le regardai, un sourire aux lèvres.
— D'accord.
Nous nous dirigeâmes vers la station de tram, là où les berges croisent l'avenue. La station Rives du Lez - Consuls de Mer. Le tram arrivait au loin, sa rame multicolore glissant sur les rails, avec ses motifs marins — poissons, étoiles de mer, pieuvres. Nous accélérâmes le pas, puis nous mîmes à courir. Nous montâmes à bord juste au moment où les portes s'apprêtaient à se refermer, essoufflés, heureux.
Vingt-cinq minutes plus tard, nous descendîmes à la station Parc Expos.
La Foire s'étendait devant nous, une mer de couleurs et de bruit. Il y avait une fête foraine où les manèges tournaient. Leurs musiques se chevauchaient en une cacophonie joyeuse, et l'odeur du sucre chauffé, des frites et du pop-corn flottait dans l'air frais d'octobre. Des familles déambulaient entre les stands, des enfants couraient en riant, des groupes d'amis se bousculaient devant les attractions. Tout le monde semblait heureux, léger.
— Par où on commence ? demanda Kai, les yeux brillants.
— Par manger, répondis-je sans hésiter. J'ai trop faim pour faire autre chose.
Nous trouvâmes un stand de restauration rapide installé sous un chapiteau blanc — des tables en plastique, des bancs, et une odeur de frites et de viande grillée. Nous commandâmes deux burgers, une portion de frites à partager, et deux canettes de soda.
On s'installa à une table à l'écart, un peu à l'abri du bruit. Les premiers burgers furent dévorés en silence, puis les frites, et nous nous regardâmes, les doigts gras, un sourire aux lèvres.
— C'était bon, dit Kai en s'essuyant les doigts sur sa serviette.
Il marqua une pause, son regard s'attardant sur moi. Il avait ce sourire doux, celui qui disait : je suis bien, ici, avec toi.
— Tu veux faire quoi, maintenant ? demanda-t-il.
— Les autos-tamponneuses. C'est non négociable.
Il rit, et m'attrapa la main.
— Alors viens.
Nous payâmes, choisîmes deux voitures, et nous nous élançâmes sur la piste. Ce fut un carnage. Je braquais trop tard, j'écrasais l'accélérateur au mauvais moment. Kai, lui, était un prédateur. Il me pourchassait, me percutait, riait aux éclats à chaque choc. À un moment, je fis une embardée et je le percutai de plein fouet. Sa tête partit en arrière, ses cheveux en bataille, et il éclata de rire — un rire franc, presque enfantin, qui effaça toutes les tensions de la matinée.
— Chauffard ! cria-t-il par-dessus le bruit.
Il me fonça dessus à nouveau, et je sentis le choc vibrer dans tout mon corps. Mais ce n'était pas une vibration de peur. C'était une vibration de joie. Une joie simple, pure, qui n'avait rien à voir avec les regards désapprobateurs ou les hommes en jogging bleu. Juste nous, deux garçons, qui s'envoyaient en l'air dans des voitures trop petites.
Quand la musique s'arrêta et que les voitures ralentirent, nous étions essoufflés, rouges, les cheveux en désordre. Kai sortit de sa voiture, vint vers moi, et posa ses mains sur mes épaules.
— T'es un sauvage, dis-je.
Il rit, puis ses yeux s'adoucirent. Il se pencha et déposa un baiser rapide sur mes lèvres — un baiser volé, au milieu de la foule, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.
Nous passâmes l'après-midi à flâner entre les attractions. Nous tirâmes sur des carabines — Kai rata toutes ses cibles, je touchai deux ballons et je le charriai sans pitié. Nous montâmes dans le train fantôme comme deux enfants. Quand un zombie surgit en hurlant, je me blottis contre lui en riant. Puis nous enchaînâmes quelques manèges.
Kai s'arrêta devant la grande roue. Il leva les yeux vers les nacelles qui tournaient lentement dans le ciel.
— On monte ? demanda-t-il.
Je suivis son regard. La roue était immense, ses lumières clignotaient dans la nuit naissante. Du haut, on devait voir toute la ville.
— T'as pas le vertige ?
— Même pas peur.
Nous payâmes, nous montâmes dans une nacelle. La porte se referma, et la roue nous emporta lentement vers le ciel. La Foire s'étendait sous nos pieds, une mer de lumières et de bruits qui s'estompaient à mesure qu'on s'élevait. Montpellier brillait au loin, ses immeubles, ses rues, ses toits.
Kai s'assit à côté de moi, sa cuisse contre la mienne. Il posa sa tête sur mon épaule, et je sentis son souffle chaud contre mon cou.
— On est bien, dit-il.
— Oui, répondis-je. On est bien.
La nacelle continua de monter, puis ralentit, s'arrêta presque au sommet. La vue était à couper le souffle. Nous dominions tout.
Il marqua une pause. Ses doigts jouaient avec les miens, comme s'ils cherchaient un rythme.
— Tu te souviens de dimanche dernier ? demanda-t-il soudain en hésitant.
— Quand je suis venu te chercher à la gare ?
— Après, quand on est allés chez moi.
Je sentis une chaleur me monter aux joues. Oui, je me souvenais. De ses doigts sur ma nuque, de la façon dont nos caleçons avaient glissé le long de nos hanches, des baisers que j'avais déposés sur son cou, sur ses pectoraux, sur ses abdominaux. Et surtout de ce moment où ma bouche s'était posée sur sa verge pour l'embrasser. Je me souvenais du son qui était monté de sa gorge lorsque mes lèvres avaient glissé sur toute sa longueur. Je me souvenais encore du goût de sel et de musc, lorsque j'avais recommencé avec ma langue. Un goût intime et enivrant qui n'appartenait qu'à lui, un goût que je sentais encore au creux de ma bouche. Mais par-dessus tout, je me souvenais de la question. Celle qui avait flotté entre nous, suspendue dans l'air de la chambre, jamais posée à voix haute.
— Oui, dis-je, ma voix plus basse que je ne l'aurais voulu. Je m'en souviens très bien.
Il me regarda. Ses yeux étaient profonds, comme s'ils cherchaient quelque chose en moi.
— J'avais envie qu'on aille plus loin, dit-il. J'avais très envie. Mais je ne savais pas si tu étais prêt. Et puis… je ne savais pas si moi-même j'étais prêt.
Je ressentis encore la friction de sa verge sur la mienne, cet instant où je m'étais posé exactement cette question. Je me souvenais de ces quelques secondes où nous nous étions regardés, avant que finalement il prenne mon sexe dans sa main et me procure le plaisir de cette manière.
— J'ai envie d'essayer, dis-je enfin. J'aime ce que tu me fais avec tes doigts, mais… je voudrais plus. Je voudrais ton corps. Je voudrais tout. Et j'ai confiance en toi.
Il posa sa main sur ma joue, son pouce caressant ma pommette.
— Moi aussi, dit-il, la voix brisée.
Il sourit, un sourire doux. Il se pencha et déposa un baiser sur mes lèvres. Je fermai les yeux. Je sentis ses doigts s'enfoncer dans mes cheveux. Je sentis son souffle contre ma bouche, et je me laissai porter.
Quand il s'écarta, ses yeux brillaient. Il ne dit rien. Il posa sa tête sur mon épaule, et je sentis son corps se détendre contre le mien. Nous restâmes ainsi blottis l'un contre l'autre, alors que la nacelle redescendait.
— On rentre chez moi ? demanda-t-il.
— Oui, répondis-je. On rentre.
Nous descendîmes de la grande roue, et le sol ferme sous nos pieds me parut soudain étrange, comme si j'avais oublié ce que c'était que de ne pas flotter. La Foire continuait de tourner autour de nous, ses lumières, ses rires, ses musiques. Mais tout cela semblait lointain, déjà derrière nous. Nous marchions vers le tram en silence. Un silence chargé, électrique, comme l'air avant l'orage.
Je sentais une tension nouvelle. Cette tension qui venait de l'intérieur, qui montait de mon ventre, qui serrait ma gorge. Chaque pas nous rapprochait d'un moment qui changerait tout. Et je le savais. Et lui aussi.
Nous allions vers son appartement. Et cette fois, il n'y aurait plus de demi-mesure, plus de retenue. Plus de question suspendue. Cette fois, nous irions jusqu'au bout.
Le tram arriva au loin, ses lumières clignotantes comme des étoiles qui nous guidaient vers ce qui nous attendait. Le vent soulevait les feuilles mortes sur notre chemin, comme pour nous pousser vers l'avant. Je regardai ses yeux bleu-gris, et je m'y noyai. Il me sourit. Un sourire timide, mais avec une lueur au fond, une lueur qui disait : je t'attends. Je t'ai attendu. Et maintenant, je suis prêt.
Nous montâmes dans la rame. Nous nous installâmes au fond, dos à la vitre. Kai posa sa main sur ma cuisse. Je posai ma tête contre son épaule et je fermai les yeux, essayant de calmer le tumulte qui grondait en moi. Mais son odeur était là — ce mélange de gel douche citronné, de sueur légère, de peau chaude.
Mon cœur battait trop vite. Une petite voix dans ma tête murmurait des choses que je n'osais pas formuler. Et si je ne savais pas faire ? Et si je lui faisais mal ? Et si ça changeait quelque chose entre nous ? Et si, après, tout était différent ?
— Hé, dit-il doucement. Regarde-moi.
Je levai les yeux vers lui.
— Si tu veux qu'on attende, on attend.
Je le regardai. Ses yeux étaient clairs, sincères. Il n'y avait aucune pression, aucune attente. Juste lui, et l'envie de me faire sentir en sécurité.
— Je ne veux pas attendre... Je te veux... Je te veux ce soir... En entier.
Les arrêts défilèrent. Un à un.
Puis notre station apparut.
💬 Commentaires 11
Tu aurais pu conclure là mais évidemment cette acceptation leur permet désormais d'explorer tout un monde nouveau. Merci de nous permettre de continuer à faire partie du voyage.
Je suis juste déçu qu'ils ne soient pas montés dans un manège booster (faut dire que la conversation aurait été moins aisée que dans la grande roue).
Ce chapitre est encore bien posé mais je regrette quand même que tu privilégies le « on » au détriment du « nous »
De ce fait, l’auteur semble moins impliqué, il est spectateur alors qu’il est au cœur de l’action.