Rowan, le 15 février 2026
Noah prépare des pancakes dans la cuisine, mais a oublié son smartphone dans sa chambre. Il m’a demandé d’aller le chercher sur sa commode et j’ai accepté. Il est un peu distrait aujourd’hui, comme s’il avait quelque chose en tête qu’il n’avait pas trop envie de me divulguer. Je crois qu’il panique un peu à cause du boulot. Hier, durant notre rencontre pour la Saint Valentin, il m’a confié qu’il devait écrire un rapport important à son patron et qu’il devait le lui remettre demain. Comme nous somme dimanche, j’en ai profité pour venir le voir aujourd’hui – puisque mon resto ferme plus tôt tous les dimanche.
Lorsque je rentre dans sa chambre, je remarque que c’est la pagaille. Son lit n’a pas été fait, des vêtements traînent un peu partout et sont dépliés, il y a un peu de poussière sur le cadre de l’unique vitre qui se trouve à ma gauche, près du plafond — Noah dort au sous-sol de cet immeuble. C’est un miracle qu’il n’y ait pas de toile d’araignée nulle part, ni de moisissure dans au plafond, parce que j’ai entendu son cousin Simon lui dire que la voisine du dessus avait inondé ses toilettes qui se trouvait tout juste dessus de sa chambre. En même temps, le sous-sol de ce bloc a été rénové bien avant que Simon et Noah n’emménagent ici. Je plisse les yeux alors que je détecte une corbeille renversée près de la commode où je dois trouver le smartphone et claque de la langue.
— Noah... franchement, je marmonne dans le vide.
Je retrousse mes manches et je passe à l’initiative. Je ramasse tout ce que je peux au sol après m’être penché et le met dans la corbeille, puis je me relève pour la redresser. Ensuite, je me tourne vers le lit et remarque que Noah a laissé son ordinateur portable ouvert sur celui-ci. L’écran de veil m’affiche l’heure : dix-huit heures. Oui, j’avoue qu’il est tard pour préparer des pancakes, mais Noah avait faim pour ça. Je commence à être habitué à ce qu’il en prépare chaque fois que je viens chez lui. C’est devenu un tic chez lui. Quand il vit une émotion forte positive comme négative, il en fabrique un peu comme un mécanisme de défense ou pour exprimer son affection.
Je sais que je n’ai pas besoin de faire le ménage dans la chambre de Noah, mais j’ai envie de lui rendre ce service puisqu’il a décidé de cuisiner pour nous. Je débranche l’ordinateur portable dans le but de le transporter jusqu’au bureau — qui est propre, soit dit en passant — et le pose devant la chaise de travail faite de cuir noir.
C’est alors que l’écran de veille s’active, alors que j’ai le dos tourné pour ramasser la prise de l’ordinateur et je me retourne pour la rebrancher. Lorsque je retourne mon attention sur l’écran, je fige sur place. Devant moi se dresse des images d’un réseau social auquel Noah fait partie. Mais ce n’est pas un réseau social ordinaire. C’est un truc de fétichisme. Je sais que c’est mal, mais c’est plus fort que moi, je rebranche l’appareil et je déroule l’écran un peu avec la souris tactile sous le clavier et je vois plusieurs hommes... comme moi, prenant des positions différentes pour mettre leurs silhouettes en valeur. Certains postes affichent des gains de poids et je cligne les yeux lorsque je remarque que plusieurs personnes ont liké leurs mises à jour.
Nerveusement, je m’empresse de remettre l’ordinateur en mode veille et me retourne au lit afin d’ôter tout ce qu’il y a dessus pour le refaire. Si je pouvais me voir dans la glace en ce moment, je crois que je verrais tout le sang me monter à la tête tellement mes joues sont devenues chaudes tout à coup. C’est la gêne ou l’embarras. Je ne devrais pas être aussi choqué d’apprendre que Noah est dans ce genre de communauté, mais...
Plusieurs de mes clients sont un peu comme lui, en fait. Ce réseau social, j’en avais déjà entendu parler par l’un d’entre eux alors que je leurs servais leurs plats durant un événement de la Gay Pride. Mais bon, comme je travaille souvent, je passe beaucoup moins de temps en ligne que la plupart des gens. Sauf si c’est pour m’associer à des groupes d’organisations de charité à travers la ville. Noah doit donc faire partie de ces gens qui prennent leur pied quand leurs partenaire prennent beaucoup de poids... en plus d’être un admirateur de grosses personnes...
Je me fout une baffe au visage, gêné. Évidemment, j’ai l’apparence d’un gros géant poilu à la chevelure rousse. Ma grandeur ainsi que mon tour de taille l’impressionne beaucoup, donc ça explique aussi pourquoi il fantasme sur mes formes depuis que nous sommes ensemble. Comment se fait-il que je n’y ai pas pensé avant ? Et j’aime bien quand il me touche... Il m’a quand même avoué l’autre jour que mon corps lui plaît beaucoup et qu’il n’est pas prêt qu’on fasse l’amour... mais... Oulalah... Dans quelle galère je me suis embarqué moi ?
Je déglutis alors que je termine de préparer le lit de Noah. Ce dernier devait être curieux car je ne revenais pas à la cuisine, alors je l’entends revenir dans sa chambre.
— Eh, Rowan, qu’est-ce que tu... Oh... ? Wow.
Ce dernier se tient près de moi et remarque que j’ai remis un peu d’ordre dans ses affaires. Je me tourne vers lui, embarassé et pose mes grosses papattes d’ours derrière la tête, le visage aussi rouge qu’une tomate. Je ris nerveusement.
— J’av... J’avais envie de te faire plaisir, voilà tout et euh...
Bravo, Rowan. Bégayer, c’est tellement pas suspect du tout. Mais pourquoi suis-je en train de regarder l’ordinateur portable du coin de l’œil ?! Il remarque mon malaise, regarde son ordinateur, puis retourne son visage vers moi, et retourne son visage vers l’ordinateur, puis encore moi, puis encore l’ordinateur et...
— Euh... je commence à marmonnner. L’ordinateur s’est ouvert tout seul quand j’ai voulu le poser sur le bureau et... euh... Oulah... j’ai chaud...
— Tu... Tu... Tu ne dev... Tu ne devais pas... pas... Tu ne devais pas voir ça !
Noah se recouvre le visage de honte et sort de la chambre à la quatrième vitesse en lâchant un cri strident, en état de panique.
C’est là que je réalise que j’ai merdé.
Je n’aurais jamais dû faire le ménage de sa chambre et je n’aurais jamais dû changer les choses de place. J’aurais dû ramasser le smartphone sur la commode, ne rien dire du tout et ne porter aucun jugement envers lui. Après tout, il m’arrive parfois de semer le désordre dans mon appartement lorsque je suis préoccupé. Mais non, moi et mon stupide grand cœur, j’ai encore fait une bêtise !
— Bravo, Rowan, je marmonne pour moi-même. Tu viens de lui faire peur. Va t’excuser...
Une mèche rousse me pend par-dessus l’œil gauche et je la souffle au-dessus de ma tête. Je pose alors mes grandes mains sur mon bedon et le frotte un peu, comme j’en ai pris l’habitude lorsque je réfléchis tout haut. Comment vais-je gérer la situation ? Je ne souhaitais pas lui faire de peine... Mais ce que je viens de voir... ça explique beaucoup de choses. Ça explique pourquoi il s’est si rapidement attaché à moi. Je suis carrément le type d’homme qu’il souhaite rencontrer depuis longtemps, si ça se trouve.
Minute. Fantasme-t-il à l’idée de me voir grossir... ? Mais nooooooooooon... c’est idiot comme réflection. Oh, Rowan, ta gueule ! C’est sûrement ce qui l’excite le plus. Mais est-ce que j’ai envie de rester avec un type qui me voit déjà de cette manière, alors qu’on en a jamais parlé ?
Bon, j’avoue qu’avec tous les pancakes qu’il me fait manger dernièrement, mes pantalons commencent à être très serrés... Il faut que je me fasse à cette idée que Noah est... particulier. C’est quand même quelqu’un de fragile mais je dois respecter qu’il a ses préférences comme j’ai les miennes.
Un temple, hein ? Je suis comme un temple à ses yeux. Et il a envie de me glorifier. Eh merde... j’aurais dû m’en douter.
Je dois vraiment aller lui présenter des excuses. C’est le mieux que je puisse faire. J’ai quand même envahi sa vie privée en voyant ces images par accident. Enfin, pas si par accident que ça, puisque j’en ai quand même défilé quelques unes. La curiosité était trop forte. Pour ce qui devait être une soirée romantique avec lui, c’est raté.
— Oh, la hoooooonte ! je peux entendre un peu plus loin dans le couloir du sous-sol.
— Ce n’était pas si effrayant que ça, petit loup ! je crie en direction de la sortie de sa chambre. Attends-moi ! Je viens de trouver !
— Oh, mon Dieu, pourquoi j’ai laissé mon putain d’ordinateur en marche !? Je veux mourir !
Je réalise à mon plus grand regret, à quel point cela le traumatise. Il ne s’attendait pas à ce que je découvre son secret aussi tôt dans notre relation. Je secoue la tête et remarque que j’ai encore beaucoup de choses à apprendre de Noah.
Timidement, je sors de sa chambre et décide d’aller le réconforter. Espérons qu’il s’en remettra... Même si j’ai été surpris par cette révélation, je n’ai pas envie de fuir.
Je crois que je vais en avoir beaucoup à raconter à mon psy.
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