Nadine, le 9 septembre 2026

📖 La Grande Ourse ✍️ TeddieSage 📝 2112 mots

Ouais bah, je suis venue faire un tour dans le quartier où vit mon frère pour faire des emplettes, avec ma mère. Nous nous sommes arrêtées près d’un café-bistro dans une ruelle pas trop éloignée du Village gai, près de Ville-Marie, parce que Maman voulait absolument goûter aux gâteaux de Madame Laplante ; pour avoir entendu mon frère nous répéter à de nombreuses reprises à quel point il adorait en acheter pour en congeler.

Moi, j’avais besoin de me changer les idées avec la dernière connerie de Kevin. Pas facile d’oublier sa dernière connerie. Il est venu nous déranger à la maison, complètement éméché, et il faisait jouer sa musique merdique de Harry Potter à un tel volume qu’il en aurait réveillé les Inferi… bah, j’ai vu rouge quoi. Bordel de m… pourquoi j’ai pensé à Inferi alors que j’aurais pu simplement dire les morts ? 

Ouais bah, à force de vivre avec Kevin, j’ai développé la plupart de ses tics verbaux. Et les Inferi, bah, ce sont des morts-vivants. Au singulier, on dit Inferius. C’est du latin, d’après ce que j’ai compris donc ça ne prend pas de « s » à son pluriel. Mais bon, je m’en fiche comme les boutons d’acné de Kevin et de son Harry Potter !

Bon, j’suis méchante, mais Kevin ne comprend pas que nous deux, c’est fini. Il ne veut pas comprendre que chaque fois qu’il me parle, c’est comme si j’entendais encore et encore ces foutus cris de mandragore dans le deuxième film ! Il va me rendre folle quoi. Il a… Il m’a fait entendre ces foutus films une bonne trentaine de fois quand nous sortions ensemble. Même quand j’avais des protections auditives, il fallait qu’il mette le volume au maximum dans notre appartement au point que je sortais pour aller prendre un peu d’air. Il s’arrangeait toujours pour le faire quand il savait que les voisins n’étaient pas là. Et moi ? A-t-il pensé à mes oreilles, ce profond sombre abruti de moldu qui se prend pour un cracmol ?! Satané Kevin-qui-pue-de-la-bite !

— Nadine ? me demande ma mère, inquiète. Est-ce tout va bien ?

Évidemment, elle a remarqué que je suis en train d’assassiner mon morceau de gâteau en plantant ma fourchette si fort dans celui-ci à plusieurs reprises qu’elle doit se dire que je n’ai plus toute ma tête. Normal, quand on a un ex-petit ami qui vous stalk depuis des mois et qui vous fait vous sentir comme une idiote de l’avoir jamais aimé. Fichu Kevin L. Jenkins ! Je plains sa prochaine meuf ! Et cet imbécile n’a jamais eu le culot de me dire quel était son deuxième prénom ! Je paris que c’est « Loser ». Parce que ouais, ça lui colle bien à la peau.

— Moi ? je réplique avant de lancer ma part de gâteau par-dessus mon épaule pour qu’il aille atterrir dans le buisson derrière moi.

En fait, je ne sais je ne sais pas s’il a vraiment atterri là, j’estime que c’est le cas… Après tout, on s’en fiche ! C’est que du gâteau.

— Oh, mais je vais parfaitement bien ! je continue sur le même ton. Cet imbécile de Kevin est enfermé à l’aile psychiatrique d’un hôpital et il réussit quand même à me gâcher la journée.

Eh ! Mais qui a lancé ce gâteau ?! peut-on entendre de l’autre côté de la haie. Meeeeerde, j’ai plein de crème dans les cheveux… va falloir tout nettoyer !

Ma mère me regarde droit dans les yeux et fronce des sourcils avant de marmonner du bout des lèvres mon prénom. Je hausse les épaules pour feindre l’innocence et je croise mes mains poliment sur la table devant moi avec un très large sourire sur les lèvres. Désolé ma p’tite Maman, mais ta fille est révoltée.

— Bah, que veux-tu que je te dise, je proteste à ma mère. Il vient un temps où une fille s’épuise et qu’elle a besoin de prendre ses distances avec son ex toxique. J’ai beau lui répéter que je ne veux plus rien savoir de lui, il continue quand même de me harceler jour après jour — même quand il est enfermé entre quatre murs et que les psys l’analyse. Parce que c’est comme ça qu’il a ruiné ma vie avec son obsession, ce foutu… Dé... Dém... Détraqueur !

— Détraqueur ? formule Maman, confuse.

— Laisse tomber. Même quand j’essaie d’oublier Harry Potter, j’ai plein de termes qui me reviennent à l’esprit. C’est comme s’il m’avait fait un lavage de cerveau à force d’écouter les livres audios, visionner les films et me parler de tout ce qui touche au monde des sorciers… Je ne sais même pas pourquoi je retiens certaines informations inutiles, comme le fait que les sorciers n’avaient pas de toilettes avant le dix-huitième siècle ! Mais comment ils faisaient leurs…

Ma mère affiche une expression de dégoût et repousse son assiette devant elle. Elle a à peine touché à son gâteau car mon état l’inquiétait. Je crois que je viens de lui couper l’appétit avec cette remarque. Oh, Nadine, pauvre conne… fallait pas dire ce genre de truc à ta mère… Surtout pas quand elle se prive souvent de gâteau à cause de son diabètes de type 2. Elle a toujours eu une dent sucrée...

— C’est lui qui voit les psys et c’est moi qui devrais en avoir un, mais on m’a mis sur une liste d’attente. Tu comprends ? J’ai tellement de colère, Maman…

— Oui, Nadine… Je sais. Et malheureusement pour nous, même si notre famille a de l’influence, on ne peut pas faire avancer le système plus vite. Beaucoup de gens ont besoin de soutien psychologique, de nos jours. Mais ton père et moi, on peut très bien t’engager quelqu’un dans le privé, si tu—

— Non, Maman. Je ne veux pas que vous utilisiez notre argent sur quelque chose qui devrait être un besoin essentiel fourni par le gouvernement, à tout le monde. J’offre déjà beaucoup aux organisations qui travaillent pour améliorer la vie de plusieurs personnes comme moi.

— Nadine… ce que Rowan et toi faites avec notre héritage, c’est admirable. Mais là, tu as besoin d’aide. Et quelqu’un dans le secteur privé pourrait justement nous dépanner en attendant que tu voies quelqu’un dans le secteur public. Je sais que ce n’est pas ce que tu souhaites, mais…

— Désolé Maman. C’est contre mes valeurs. Pourquoi n’irais-tu pas voir ton contact, toi ? Tu en as plus besoin que moi…

Maman se place une mèche de cheveux derrière son oreille gauche. Elle a déjà deviné que je m’inquiète pour elle depuis que Seamus est décédé. Au départ, elle ne faisait rien d’autre que pleurer et se lamenter qu’elle aurait pu faire mieux pour sauver son enfant, mais là, on dirait qu’est juste résignée au fait qu’elle a été une mauvaise mère pour lui. Elle nous a avoué à Papa et moi qu’elle se sentait impuissante. Pourtant, elle essaie de m’aider en ce moment, alors que je sais qu’elle ne va pas bien. 

Au moins, Seamus n’est plus là pour causer des soucis à nos parents. Depuis qu’il n’est plus là, on peut mieux respirer…

Je me demande ce qui est arrivé à la personne qui a reçu mon gâteau sur la tête. Je préfère ne pas m’y attarder. Comme Maman n’a plus envie de manger son gâteau, elle se contente de boire son thé. Je n’ai pas touché au mien. Il est déjà froid. Nous sommes venues ici simplement pour nous changer les idées mais c’est à peine si j’ai réussi à penser à autre chose qu’à Kevin. Maman, quant à elle, elle semble profiter du changement de décors. Elle apprécie beaucoup Ville-Marie. Les gens d’ici sont cools et on ressent beaucoup l’esprit d’entraide partout où nous allons. Je comprends maintenant pourquoi Rowan a tant insisté pour venir habiter dans le coin. C’est beaucoup plus modeste que dans le Westmount.

Ping ! Ah, je viens de recevoir un message sur mon smartphone. Je l’ouvre aussitôt, comme je suis curieuse. On peut y lire :

Salut Nadine, comme promis, je t’envoie la dernière copie de mon manuscrit. Je ne sais pas s’il va te plaire, mais je me croise les doigts.

Il s’agit de Freddie Hagen, un très bon ami de Rowan. Il est en ce moment en train d’écrire un livre inspiré par les jeux de rôles qu’ils font ensemble et m’a demandé d’être sa bêta-lectrice. C’est un chic type, mais je me demande bien pourquoi il a arrêté de vouloir nous voir. Je ne sais même plus où il habite. Rowan dit qu’il vit en dehors de Montréal et que la dernière fois qu’ils se sont vus, c’était il y a huit ou neuf ans. Après quoi, Freddie a disparu de nos vies pour réapparaître uniquement en ligne, quelques années plus tard. On le suivait sur les réseaux sociaux depuis tout ce temps, mais il n’a jamais changé ses photos depuis tout ce temps. Je me demande à quoi il peut bien ressembler, maintenant.

Merci, j’écris via mon smartphone. Je vais y jeter un œil ce soir, quand je serai chez moi. Je me promène en ville avec ma mère.

Ensuite, j’envoie le message et je met mon téléphone en mode veille.

Au bout d’un moment, Maman et moi décidons qu’il est temps de partir des lieux. J’ai bien aimé la déco du café-bistro, mais je ne m’y suis pas amusée du tout. Je n’ai même pas goûté au stupide gâteau tellement j’étais en colère. De toute façon, je me serais sûrement étouffée avec… tout en y mêlant un peu de ma bile. Parce que je me fais de la bile… Vous comprenez, Dieu tout puissant ? Bah moi, je me comprends… Franchement, pourriez-vous s’il vous plaît me donner un moment de répit ? J’aimerais bien pouvoir dormir cette nuit, sans devoir penser à mon ex !

— Je crois qu’on devrait rentrer à la maison, me dit ma mère, alors que nous marchons en direction du stationnement où notre voiture est garée avec tous les sacs qui ont été mis dans le coffre arrière.

— Mouais… bonne idée. C’est dommage que nous n’avons pas fait un tour à la Grande Ourse. J’aurais bien commandé leur burger du jour.

— Je sais. Mais Rowan ne travaille pas aujourd’hui. J’aurais préféré qu’il soit là pour qu’on aille lui rendre visite.

— On peut toujours aller à son appart’, tu sais ?

— Oui, mais je n’ai pas envie de débarquer chez lui à l’improviste. Il faudrait qu’on l’appelle pour savoir où il se trouve.

J'active aussitôt mon smartphone et compose son numéro.

— Je vais voir s’il est chez lui, je réponds à Maman.

Ça sonne une fois… Deux fois… Trois fois…

Au bout d’un moment, je raccroche. J’ai arrêté de compter à sept coups de sonnerie. Il faut croire qu’il n’est pas disponible.

— Ça ne répond pas, je formule. Il doit être occupé.

— Alors, il vaut mieux qu’on rentre, réplique ma mère.

Mais au moment où nous nous apprêtons à entrer dans la voiture de ma mère, nous pouvons entendre au loin une voix qui m’est étrangement familière. Nous tournons nos têtes en direction du resto-bar de la Grande Ourse, dans une autre rue et nous pouvons voir un très grand type bedonnant courir en direction du bloc appartement où vit Rowan et Noah. Je dois plisser les yeux, car je suis incertaine de ce que je vois. On dirait que cet homme est poursuivi… par un oiseau ? Je penche la tête d’un côté, confuse.

Stupide pigeonne de merrrrrde ! grogne l’homme au loin.

— Eh, mais c’est Rowan ! remarque Maman, qui est tout aussi étonnée que moi. A-t-il bien dit ce que j’ai cru entendre ? Pigeonne…. de merde ?

Je hausse les épaules et j’échange un regard confus avec elle.

— En tout cas, il est sacrément en forme pour un gros nounours, je formule avec les yeux grands ouverts.

— Ça, tu l’as dit Nadine… Ça, tu l’as dit…

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