Noah, le 10 septembre 2026

📖 La Grande Ourse ✍️ TeddieSage 📝 2171 mots

Ce matin, il fait plutôt chaud alors j’ai décidé d’aller cueillir les fraises qui sont sorties dans notre jardin sur le toit du resto. Il y en a assez pour faire de la confiture et en servir dans des bols de salades de fruits. Rowan était un peu grognon quand nous nous sommes levés et j’ignore pourquoi. Par contre, il m’a fait une bise avant d’aller se laver, pour ensuite se sécher, s’habiller, ramasser un pancake géant que je lui avais préparé, le fourrer dans sa bouche, et enfin se rendre au travail. Il n’avait pas la parole facile avec moi. Mais à ma grande surprise, il a décidé de laver notre literie aussitôt que nous nous sommes levés. J’ignore ce qui lui est passé par la tête, mais il m’a dit de ne pas m’en faire et qu’il allait s’occuper de venir sécher celui-ci durant notre pause du midi.

Puisque nous restons tout à côté du resto où nous travaillons, je me dis qu’il devait trouver que notre couvre-lit et nos draps commençaient à sentir la sueur ou un truc du genre. J’ai préféré ne pas lui poser de questions. Il est un peu à cran depuis quelques jours à cause de la maman pigeon qui lui a déclaré la guerre, ces derniers temps. Moi, elle ne me dérange pas du tout. Même que parfois, elle vient me rendre visite sur le toit, près des mangeoires à oiseaux. Une fois, elle s’est même approchée de moi alors que je déracinait des plantes mortes, mais je crois qu’elle cherchait surtout des insectes.

J’ai opté pour ne pas la déranger.

Son nid se trouve en haut d’une branche d’arbre qui a poussé près du restaurant. Et comme par hasard, la cuisine se trouvait en dessous, l’autre jour lorsqu’ils ont ouvert la fenêtre et que la fumée de leur nourriture brûlée l’a inquiété. C’est pour cette raison qu’elle a attaqué Rowan et que depuis ce jour, elle n’arrête pas de le poursuivre chaque fois qu’elle le voit. Elle doit se dire qu’il est une menace pour elle et ses petits. C’est quand même inquiétant, cette obsession qu’elle a de lui mener la vie dure chaque qu’il se promène d’ici au resto, et le sens inverse. Il doit toujours presser le pas et se couvrir la tête — la même qu’elle décide souvent de lui picorer.

Je vais faire venir l’exterminateur si ça continue, avait dit Rowan hier, lors de notre souper. Rira bien qui rira le dernier…

Allons, allons… ce ne serait pas mieux de faire venir des membres de l’association de protection des oiseaux de la région ? Eux, ils pourraient les relocaliser dans un endroit plus sûr pour elle et ses oisillons.

J’y ai déjà pensé, mais ça fait depuis plusieurs jours que je tombe sur leurs foutus répondeurs. Nos exterminateurs ont aussi des options sans danger pour les bestioles nuisibles, donc…

C’est bon, c’est bon. J’ai compris. De toute façon, c’est ton resto. Fais ce qui te semble juste pour ton entreprise.

Minute, serais-tu en train de me bouder ?

J’ai fait signe que non, puis on a changé de sujet de conversation. Cependant, j’espère qu’il disait vrai et que les exterminateurs pourront régler le problème sans blesser ces pigeons. Rowan a développé une telle aversion pour les oiseaux depuis que tout cela a commencé que je jurerais qu’il a commencé à mettre un peu plus de poulet dans ses menus du jour, ainsi que de la viande de canard.

J’ai goûté à nos fraises tantôt. Elles sont assez sucrées, donc je me félicite de bien les avoir entretenus durant ces dernières semaines ; étant donné qu’elles sont arrivées ici au beau milieu de leur croissance. En fait, nous avions transféré ces plantes de ma ferme, chez moi, jusqu’au resto. Mes cousins, qui y travaillent avec ma mère, ont accepté de nous en donner un peu puisque nous approchions de la fin de saison. J’ai fait beaucoup de rempotage ici et là, mais rien de plus facile pour moi. Leurs récoltes doivent plus ou moins avoir lieu en même temps que nous. C’est Maman qui va être content, elle qui aime les baies et les fruits.

J’entends du bruit à ma gauche, alors que je pose un grand bol remplis de fraises sur une table à pique-nique. Je tourne la tête vers la porte qui nous permet de retourner à l’intérieur du resto et je vois Rowan qui en sort. Il semble de meilleure humeur qu’au lever. Il s’approche de la table et me dit :

— Désolé si je te dérange Noah, mais Monique m’a demandé si je pouvais venir ramasser quelques fraises avec toi. Elle aimerait commencer à préparer la confiture aussitôt que possible. Wow, tu travailles vite…

Il a baissé la tête vers la montagne de fraises que je viens de ramasser, avant de prononcer ces derniers mots.

— Tu peux même prendre ce bol et l’emmener tout de suite, si tu le souhaites, je formule. J’en ai encore pour quelques heures avec la cueillette et l’entretien des autres plantes.

— Si tu veux, je peux demander à Paul de venir t’aider.

— Pas la peine, vous êtes très occupés avec les clients. J’aime mieux qu’il soit avec vous à la cuisine qu’ici. Il est un peu maladroit près du jardin…

— Ah oui, c’est vrai qu’il peut être un peu étourdi. Mais c’est un bon gars.

— Je pense qu’il travaille beaucoup trop pour quelqu’un qui devrait se concentrer sur ses études. On dirait qu’il est toujours fatigué quand il vient bosser à la Grande Ourse. À ta place, je lui donnerais un congé forcé.

— Je pense comme toi, mais comme tu peux le voir, Paul s’ennuie trop de l’ambiance du resto, donc il est pratiquement tout le temps ici.

Rowan se fige alors en direction des rambardes et serre les poings.

— Encore cette stupide piaffe… grogne-t-il pour lui-même.

Je tourne mon regard vers ce qu’observe mon partenaire et remarque qu’il toise la maman pigeon qui est venu nous rendre visite. Elle le fixe d’un regard assassin, puis tourne son attention vers les mangeoires à oiseau qui se trouvent près de la serre. Rowan pousse un long soupire.

— Ah tiens, ça me donne une idée… je commente. Que dirais-tu qu’on l’appelle Édith Piaf, en hommage à la chanteuse ?

Rowan se tourne vers moi et affiche une expression à la fois choquée et blessée. Il sait que je me suis attaché à cette pigeonne, puisqu’elle vient souvent me rendre visite, mais c’est plus fort que moi. Je suis comme ça avec les animaux. J’aime être entouré des petites bêtes depuis que je suis tout petit.

— N’y pense même pas, me boude-t-il, le regard larmoyant.

J’esquisse un sourire et me tourne vers la maman pigeon.

— Salut Édith ! je dis d’une voix douce. Ne fais pas attention au nounours. Tu es ici chez toi, ma belle. Et il y a plein de vers de farine et de graines ici à partager avec tes petits.

Pour toute réponse, l’oiseau me regarde et roucoule avant de bondir au sol. Rowan gémit de peur et se déplace aussitôt derrière moi d’un pas précipité.

— Ne… Ne l’encourage pas, crétin… rechigne celui-ci.

— Tu as conscience que tu es plus grand et plus large que moi, chéri ? Elle ne va quand même pas te manger… Tu fais… plus de deux cent fois sa taille…

— Ce n’est pas toi qu’elle veut tuer, mais moi, grogne-t-il.

— Oh regarde comme elle est jolie la petite Édith, quand elle mange…

Je suis distrait par l’oiseau qui vient de monter sur l’une des mangeoires. Elle se penche pour ramasser quelques vers séchés, maintenant une posture digne d’une reine. Elle apprécie beaucoup tous les efforts que je fais pour qu’elle et ses bébés se sentent en sécurité près du resto. Bon, c’est sûr qu’elle a un sale caractère envers mon doux Rowan, mais il faut qu’il comprenne que les parents pigeons sont très protecteurs de leurs nids. Surtout quand ils pondent des œufs ou qu’ils veillent sur leurs petits. Le mieux serait qu’il attende que ces petits aient grandi et qu’ils finissent par quitter leur nid, pour qu’on puisse ensuite relocaliser la pigeonne. Mais ça prendra un certain temps…

— Comment fais-tu pour rester aussi calme près des oiseaux ? soupire Rowan. Je n’ai jamais compris comment tu fais pour ne pas avoir peur de ces… horribles bêtes. Des écureuils, ça passe… mais pas des pigeons. Beurk…

— J’ai grandi sur une ferme. J’étais tout le temps entouré des animaux. Je crois que c’est pour ça que je suis toujours aussi calme avec cette pigeonne. Ils venaient souvent me demander à manger… comme dernièrement. J’ai l’impression qu’ils me comprennent lorsque je leur parle, car ils suivent parfois mes instructions. Je me dis qu’ils me font confiance parce que je les nourris.

— Dans le fond, t’es comme une princesse de Disney, mais au masculin…

— On appelle ça un prince, mon chou.

— Te moque pas de moi… Tu sais de quoi je parle, quand même.

Il glousse et je fais de même. Nous décidons de ramasser quelques fraises ensemble et discutons de tout et de rien, alors qu’Édith continue de dévorer ses vers de farine. Ça va beaucoup plus vite à deux, mais je sens que Rowan est un peu plus lent que moi parce qu’il a peur que l’oiseau vienne l’attaquer à tout moment. Il jette parfois des coups d’œil par-dessus ses épaules.

— Cet oiseau a encore souillé la vitre devant ma voiture, souffle-t-il entre ses dents. Je vais devoir la nettoyer avant qu’on aille faire nos commissions.

— Tu sais qu’on ne pourra pas la déplacer avant que ses petits soient plus grands, hein ? Il vaut mieux que tu l’ignores si possible.

— Facile à dire. Elle ne t’a pas prise pour cible.

— Donne-lui un peu de temps, je suis certain qu’elle arrêtera bientôt de t’attaquer. Tu lui fais peut-être plus peur que les autres, parce que tu es si grand… Elle doit te prendre pour une grosse bébête.

— Voilà qui est très encourageant… réplique-t-il d’un ton sarcastique.

— Mais tu es une belle créature à mes yeux. Moi, je sais que tu ne t’en prendrais pas à elle. Tout comme tu ne me ferais jamais de mal. Ce n’est pas dans ta nature de blesser autrui.

Je peux le voir rougir. Il aime bien que je lui fasse des compliments.

— Euh... J’ai quand même planté mon poing dans la figure de mon frère, le jour où il a fait son overdose.

— Oui, mais c’est parce que tu as dû endurer de nombreuses années de harcèlement de sa part. J’aurais peut-être fait la même chose, si j’avais été à ta place. Je me demande comment les choses auraient pu évoluer entre vous, si… s’il n’était pas mort, ce soir-là.

— Sais pas… commente-t-il avant de hausser les épaules.

Je remplis son panier de fraises avec ce que j’ai dans le mien, un moment plus tard. Nous avons deux récipients remplis, ce qui veut dire qu’on les cueille plus vite que je l’aurais imaginé.

— Merci pour le coup de main, mon cœur, je lui dis.

— De rien. Ça fait plaisir.

— Tu n’es pas obligé de rester hein ?

— Je sais, mais Stacy m’a dit que nous n’étions pas trop occupés, donc elle a pris le resto en charge et m’a dit de venir te retrouver.

— Bah, Édith te fait peur, non ?

— Arrête de l’appeler par ce prénom ridicule…

Je souris et secoue la tête.

Avec son panier en mains, il roule les yeux et décide de se déplacer vers la porte d’où il est sorti, un peu plus tôt. Je crois qu’il va aller rejoindre Monique, donc je me contente de continuer à récolter d’autres fraises dans un autre bol.

Comme par hasard, je me mets à fredonner :

Non, rien de rien…

— Merde ! Elle m’a chié sur la tête ! Pourquoiiiiiii !? Fous le camp, Édith !

Non, je ne regrette rien !

— Oh pitié, tuez-moi, quelqu’un ! râle Rowan, à l’agonie. Mamaaaaaaaaan !

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