Freddie, le 14 septembre 2026
Si aimer fait souffrir, pourquoi recommence-t-on toujours ? C’est une phrase qui m’est souvent revenue à l’esprit au fil de ces dernières années. J’ai essuyé échec après échec avec mes ex. Le premier avait levé la main sur moi au moins une fois, le deuxième avait des problèmes de consommation de drogues et le troisième m’a trompé avec une femme. Puis, il y a eu les études… J’étudiais dans l’espoir de devenir un jour un grand auteur. Mais j’ai vite sombré dans la dépression et mes notes ont tellement chuté que j’ai été renvoyé de l’université.
Pour cette raison, j’ai dû travailler longuement pour rembourser mes dettes et j’ai encore quelques paiements à faire avant de pouvoir me considérer comme un homme libre. Je travaille depuis la maison, donc je n’ai pas trop à me déplacer. Par contre, récemment, j’ai dû emménager dans un nouvel appartement parce que mon ancien a été détruit dans un incendie.
Voilà mon problème… Ça fait maintenant plus de deux mois que je suis coincé à l’intérieur de ma nouvelle demeure parce que j’ai trop peur de sortir d’ici et d’être reconnu par… Rowan. Je ne m’attendais pas à ce que mon ancien meilleur ami avec qui j’ai pratiquement grandi, à l’Académie Michèle-Provost, soit un habitant de ce bloc. Nous nous sommes perdus de vue après mon renvoi de l’université, mais nous avons quand même continué à correspondre par textos ou bien sur Messenger. Oh, pourquoi fallait-il qu’il vive ici ?!
Récemment, par contre, je suis devenu son Maître du Jeu dans une campagne de Donjons et Dragons et nous nous parlons aux deux semaines avec les autres joueurs. Personne parmi nous, ne sait à quoi on ressemble, puisque nous utilisons un logiciel avec lequel nous avons tous des avatars différents. On déplace alors nos jetons sur des cases pour raconter cette histoire collective et le courant passe bien entre mes joueurs et moi.
Les premiers jours que j’ai passé ici, je ne sortais pas tellement parce que j’étais épuisé par le déménagement et je devais aussi me concentrer sur mon emploi, qui était évidemment celui d’un Maître du Jeu professionnel. J’ai des tarifs pour mes joueurs et je suis payé à l’heure. Rowan aurait pu avoir un rabais puisque nous sommes de vieux amis, mais il a préféré payer les vrais tarifs parce qu’il voulait être traité comme tout le monde.
J’étais si content de pouvoir reconnecter plus souvent avec lui que nous avons commencé à discuter plus souvent avant et après nos parties. Puis nous avons recommencé à jouer à des jeux vidéo ensemble. Peu à peu, toutefois, j’ai entendu une nouvelle voix dans son appartement. J’ai compris qu’il vivait avec quelqu’un d’autre ou du moins qu’on lui rendait visite. J’ai entendu Rowan le surnommer son petit loup, au moins une fois. Petit loup… Je ne sais pas pourquoi, mais quand j’ai entendu Rowan le surnommer comme ça, c’est comme si j’ai ressenti mon cœur se déchirer en mille morceaux.
J’avais le béguin pour lui quand nous étions adolescents, mais je n’ai jamais eu le courage de lui dire à quel point je l’adorais. Nous étions très différents à l’époque. Je faisais partie de l’équipe de football et lui préférait passer son temps avec les intellos de notre groupe d’âge. Cela ne m’empêchait pas d’aller le retrouver parfois pour discuter de bandes-dessinées et de jeux vidéo.
Nous étions quand même très proches malgré nos différents centres d’intérêts. C’est en le fréquentant que j’ai développé la passion pour la lecture et l’envie d’écrire des histoires. Je devais même rejoindre la ligue universitaire de football, au début de mes études… mais malheureusement pour moi, j’ai eu un accident. Je me suis fracturé le tibia lors d’une mauvaise chute durant les épreuves de sélections. Évidemment, je n’ai pas été retenu. Ce qui a empiré l’était de ma santé mentale… Puis mes fréquentations avec mes ex ne m’ont pas du tout aidé. Comme si Dieu se moquait de moi en me mettant toutes ces épreuves sur la route. Comme si j’étais destiné à n’être qu’un loser.
Au moins, avec le temps et beaucoup de thérapie, j’ai appris à me sentir mieux dans ma peau et j’ai même décidé de me tenter à participer à des one-shot ou des campagnes de jeux de rôles en ligne. J’ai été joueur comme j’ai été Maître du Jeu. Je me suis couvert d’embarras à quelques reprises parce que j’étais un noob, mais mes amis ont été patients avec moi. J’étais beaucoup plus familier avec les anciens systèmes que j’avais connus durant mon adolescence. Parce que oui, à une certaine époque, Rowan et moi, on a joué à Donjons et Dragons avec d’autres amis de l’académie. Mais moi, je n’étais pas encore prêt à prendre les commandes. C’est quand même marrant qu’après toutes ces années, le destin a fait en sorte que nous nous retrouvions à vivre dans le même immeuble…
Comment j’ai su qu’il vivait prés de chez moi ? En fait… c’est assez malaisant maintenant que j’y pense. En fait, alors que je prenais une pause des boites du déménagement, j’ai consulté par hasard dans le bottin téléphonique pour les restaurants les plus prêts et j’ai vu que la Grande Ourse se trouvait tout à côté de ce bloc appartement. Alors j’ai décidé de me faire livrer plusieurs boîtes d’ailes de poulet, des frites, des burgers et quelques desserts. J’ai dû dépensé une fortune, mais j’avais très faim ce jour-là. Je voulais aussi faire des réserves pour les jours qui suivraient mon arrivée dans mon nouveau foyer.
Donc, j’ai attendu qu’on vienne me livrer tout ça à ma porte. Lorsqu’on y a cogné, j’ai reconnu avec horreur Rowan, de l’autre côté de la lucarne. Il portait un tablier de la Grande Ourse et c’est là que je me suis souvenu qu’il m’avait un jour mentionné qu’il était devenu le propriétaire d’un resto-bar, près du quartier gay montréalais.
Rowan a toujours été grand et imposant, mais il est devenu plus gros depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, à l’académie. Il est même devenu barbu. J’ai reconnu ses yeux… ses lèvres… Sa voix puissante qui me donne si souvent des frissons...
— Bonjour ? a-t-il dit, de l’autre côté de la porte. Je viens pour votre commande, Monsieur… Euh… Je ne sais pas trop comment je dois vous appeler, en fait. Vous n’avez laissé que vos initiales ! Euh, êtes-vous près de la porte ?!
J’ai dégluti et j’ai rougi. Évidemment, s’il avait vu mon nom complet, je crois qu’il m’aurait vite reconnu. Quoi que j’ai pris l’habitude de ne pas divulguer mon identité complète à qui que ce soit, lorsque je commande des trucs par téléphone ou bien à travers internet. Et évidemment, j’ai commandé la bouffe via le service de livraison en ligne, qui livre les plats à travers toute la ville.
J’étais tellement pris au dépourvu que j’ai décidé de modifier ma voix à travers la porte et je me suis écrié :
— Oui, oui ! Laissez la nourriture dans le couloir, je dois ramasser quelques trucs et je vais aller chercher tout ça. J’ai déjà payé après tout, pas besoin d’attendre pour moi !
— Ah, bon ? D’accord. Si vous le dites !
Et, il a laissé le paquet devant ma porte et s’est éloigné.
J’ai attendu quelques minutes avant de l’ouvrir, pour ramasser rapidement les sacs et je suis rentré à la quatrième vitesse à l’intérieur de mon appartement. J’ai même eu le temps de le voir de dos, alors qu’il parlait avait un petit homme maigre qui discutait avec lui devant une autre porte, un peu plus loin.
Je ne voulais absolument pas être reconnu, mais j’ai ressenti mon cœur faire plusieurs bonds dans ma poitrine. Juste d’y repenser, j’en ai encore la chair de poule.
Quelques semaines se sont écoulées et c’est là que j’ai compris que ce petit homme était son colocataire, ainsi que son mystérieux petit loup… C’est très étrange, mais j’ai l’impression d’avoir déjà vu cet individu quelque part. Je ne sais plus où.
Ça m’a quand même choqué de voir à quel point Rowan a changé. Il faut dire que je ne le suis pas du tout sur les réseaux sociaux, donc presque dix ans se sont écoulés depuis la fin de nos études. S’il me voyait aujourd’hui, par contre, je crois qu’il ferait un infarctus. Parce que je n’ai plus du tout la même silhouette musclée et athlétique de l’époque où nous nous sommes connus. Oh, ça non… Je dirais même que je lui ressemble beaucoup.
Si avant j’étais imberbe et on ne voyait pas la moindre trace de poil sur mon menton ; maintenant on peut voir que j’ai clairement du ventre et une barbe dorée qui recouvre mon visage. Mes cheveux blonds étaient autrefois plutôt courts, mais j’ai décidé de les laisser pousser juste assez pour être capable de me faire longue queue de cheval plus courte que les siennes. Contrairement à ses cheveux légèrement frisés, les miens sont lisses. J’ai toujours envié ses jolis yeux verts. Les miens sont bleus et me dépriment trop parce qu'ils me rappellent trop ceux de mon père qui ne fait plus partie de ma vie. J’aurais préféré qu’ils soient bruns comme ceux de ma mère. J’ai des lentilles pour ça et je les mets parfois, lorsque j’en ai envie.
Si Rowan me voyait en ce moment, j’imagine qu’il me dirait un truc dramatique, comme :
— Mec, mais qu’est-ce qui t’a massacré ?!
Et il le dirait sûrement avec des yeux ronds. Parce qu’il a toujours été expressif à ce point avec moi.
Et moi, que pourrai-je lui répondre à part que j’ai vécu beaucoup de merde depuis la dernière fois qu’on s’est vu ? Mouais… je n’ai pas envie de repenser à tout ça en détails. Je ne me sens pas prêt à affronter tout ça. À mon passé, tout comme lui. Et j’ai encore moins envie de rencontrer le type qui vit avec lui. Je ne sais pas pourquoi, mais je lui en veux un peu, à cet étranger, d’avoir toute l’attention de Rowan… Non… C’est mal de penser ça. Surtout que je n’ai jamais été assez courageux pour avouer mes sentiments à Rowan. Même quand il a commencé à sortir avec Tommy, je n’étais pas prêt…
Il est possible que je ne sois jamais prêt, maintenant que j’y pense.
Je lâche un long et profond soupire. Je suis assis devant mon ordinateur et l’écran de jeu a été préparé quelques minutes plus tôt. Ce soir, nous entamons notre sixième session pour cette campagne, avec Rowan et les autres joueurs. Nous nous sommes réservés au moins trois heures, juste pour ça. Et j’ai hâte de leur montrer ce que j’ai préparé pour l’intrigue principale, maintenant qu’ils sont tous sortis de la ville dans laquelle on a décrit les récentes péripéties.
Plus que tout, j’ai hâte d’entendre la voix de Rowan encore une fois… Juste… Parce qu’il me manque. Mais bon… Savoir qu’il vit tout près de moi, désormais, me rassure. Car je sais qu’il n’est qu’à quelques portes d’ici… Et que s’il savait où je suis… Il viendrait me rendre visite… On a été très proches à une certaine époque… Ça me manque beaucoup tout ça… Je me demande si c’est réciproque.
Je crois que mes sentiments pour lui vont finir par me rendre fou. Mais cette souffrance est tolérable si cela me permet de le garder un peu dans ma vie...
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !