Rowan, le 18 septembre 2026
Je me souviens du jour où j’ai rencontré Robert Frédéric, mon vieil ami de l’Académie Michèle-Provost. Nous nous sommes rencontrés à la crèche alors que nous n’avions que quatre ans. Lui et moi, nous étions inséparables. Nos parents se connaissaient depuis longtemps, puisqu’ils avaient été à la même académie que nous. Ils étaient plus qu’heureux que leurs fils puissent apprendre à se connaître, entourés de nos futurs camarades de classe.
Il était plutôt timide, un peu plus grand que la plupart des autres gamins. Il était comme moi, en fait, sauf que j’étais un peu plus potelé que lui, d’après les photos de nos souvenirs. Comme quoi, j’ai toujours été un peu rond parce que j’avais déjà un féroce appétit, même à cet âge. Et j’ai développé la mauvaise habitude d’être un mangeur émotionnel tellement j’étais contrarié par l’héritage de notre famille et l’exigence de mes grands-parents.
Freddie était rapidement devenu le surnom que je lui avait donné. Lui m’avait appelé Woran, il avait de la difficulté à prononcé le « Ro » de mon prénom. Bon, en grandissant, il a finalement appris comment le dire comme il faut, mais il n’a pas détesté que je continue à l’appeler Freddie. Il venait souvent jouer avec moi, à la maison. Il me distrayait quand ma mère devait s’occuper de Nadine et moi je m’ennuyais. Il ne restait pas si loin de ça de chez moi.
Freddie était plutôt le mouton noir des élèves de notre âge. Il était si fébrile parmi les autres qu’il parlait très peu. Pour cette raison, il se faisait parfois tabasser à l’école par les brutes et j’étais souvent là pour le défendre. J’ai déjà pété la gueule à plusieurs d’entre eux, jusqu’à ce qu’ils se lassent et qu’ils se trouvent une nouvelle cible. J’étais un peu un élève sage comme une image, mais il suffisait de s’en prendre à Freddie pour que je pète un câble.
Et c’était réciproque parce que lui aussi venait me défendre quand j’étais dans le pétrin. Bon, il était moins fort que moi et se faisait toujours battre par mes agresseurs, mais c’est l’intention qui compte. Je l’ai toujours apprécié pour ça. Il n’avait pas peur d’en prendre une si c’était pour un ami. Sacré Freddie...
Une fois, j’ai entendu son père le sermonner devant notre cour, parce que ce dernier était furieux que son fils soit incapable de se défendre contre ses brutes qui le terrifiaient :
— Robert Frédéric… combien de fois vais-je devoir te dire que tu dois arrêter de te laisser tabasser par ces gamins ?! Ne t’ai-je pas appris à te servir de tes poings ?
— O… Oui Papa… avait couiné mon ami, qui devait avoir sept ou huit ans.
— Alors le prochain qui essaiera de te voler ton argent de poche, à l’heure du repas, tu lui cognes ton poing dans la figure, compris ?!
Freddie avait hoché la tête, puis l’avait baissé, honteusement. Moi, j’étais assis sur les marches de l’escalier de ma maison et je frottais mon genou endolori, parce que j’avais encore été frappé dans les jambes par ses harceleurs. Je ne les avais pas laissés s’en tirer facilement, de toute manière. Ils avaient été salement amochés, eux aussi. Je reconnais que la violence c’est mal, mais ils l’avaient bien cherché, ces imbéciles… Les enseignants n’étaient même pas foutus de bien nous protéger lors des récréations ou dans les couloirs. Nous, les élèves, nous n’avions pas d’autre choix que de faire notre propre justice. Mine de rien, les brutes qui s’en prenaient à moi ont vite compris que leur souffre douleur idéal serait Freddie, alors ils ont fini par me délaisser rien que pour le terroriser. Connards.
À partir de ce jour, Freddie a été enrôlé de force dans une équipe de football, celle que son père gérait à l’académie depuis de nombreuses années. C’était un coach connu dans notre région et il entraînait plusieurs groupes d’âges. Il trouvait son fils si faible et si misérable qu’il s’était sûrement dit qu’il se ferait plus d’amis avec les bonnes personnes… C’est ce qui est plus ou moins arrivé. Freddie s’est fait quelques potes, mais était toujours réservé.
Il passait son temps à lire, tout comme moi, ou bien à jouer à des jeux vidéo. Quand il ne s’entraînait pas au football, on pouvait le voir lire une bande-dessinée sur les estrades pour se détendre. Il sortait très peu de chez lui, à part pour me rendre visite. Son père avait quand même vu quelques améliorations chez son fils et avait commencé à être moins sévère avec lui. J’étais trop jeune pour me rendre compte à quel point cet homme a toujours été un monstre envers son fils. Un comportement si hargneux ne méritait pas d’être célébré.
Il mériterait de finir sa vie en prison pour ce qu’il a fait subir à ses proches. Quelques fois, il m’était arrivé de le surprendre à gifler son fils quand Freddie lui avait manqué de respect. C’était durant notre adolescence. Il avait commençé, comme plusieurs ados, à répondre à ses parents de manière sarcastique. C’était sa phase de rébellion, il faut croire. Moi, je serrais les poings sur mes genoux et je me retenais de dire la moindre insulte en présence de ses parents, parce que je n’approuvais pas le geste de son père. C’est pourquoi j’ai commencé à inviter Freddie plus souvent chez nous, comme prétexte qu’on devait étudier.
Très rarement, je pouvais voir Madame Hagen se couvrir les bras ou mettre plusieurs couche de maquillage au visage. Je sais aujourd’hui c’était pour couvrir des ecchymoses. Son mari la battait quand elle se disputait avec lui. Ils n’arrivaient jamais à s’entendre sur l’apprentissage de leur fils. Ce n’était pas une raison pour qu’il batte son épouse... Ou plutôt, ex-épouse, parce qu’elle a demandé le divorce il y a moins de dix ans.
Mes parents ne pas d’inconvénients que Freddie viennent si souvent chez nous puisqu’ils étaient tout le temps en train de travailler. Freddie était quand même courtois quand il était chez moi. Bon, à part cette peste de Seamus qui voulait tout le temps nous déranger, l’atmosphère était beaucoup plus calme à la maison. Heureusement, la gardienne savait l’occuper quand il faisait ses nombreuses crises. Freddie et moi, nous n’avions qu’à nous cacher dans ma chambre et on s’amusait avec mes jeux, ou bien on lisait des mangas. On étudiait quand même nos matières quand cela devait être notre priorité. C’était le bon temps, tout ça…
J’ai un peu perdu Freddie de vue quand nous sommes devenus adultes. Quand est venu le temps d’aller aux études, il devait faire une année en Arts et en Lettres à l’université, alors que je m’enlignais dans les matières liées au marketing et à la restauration. Je ne sais pas trop ce qui s’est passé, mais il a été renvoyé et il a disparu pendant un moment. Plusieurs mois plus tard, on a repris contact par messageries textes et coups de téléphones. Il avait été injoignable jusque-là, par faute d’avoir sombré dans la dépression. Il m’avait avoué ne pas avoir parlé du tout à ses amis et qu’il avait coupé les ponts avec son père — ce qui ne m’étonnait pas du tout. Cependant, sa mère s’était tout aussi inquiété que moi et m’avait demandé à quelques reprises de ses nouvelles, bien avant le divorce.
Freddie avait emménagé quelque part dans une autre ville et n’avait pas souhaité qu’on le retrouve. Il avait cependant accepté de nous parler plus souvent au téléphone. Il avait été admis quelquefois dans un autre hôpital pour l’aider à reprendre sa vie en main et à être mieux médicamenté. Seulement, il ne voulait plus voir son père et encore moins le reste de sa famille. Je savais que sa famille était très toxique pour lui, qu’il avait besoin de s’éloigner de tout ce qui lui rappelait sa vie d’avant. Alors, j’ai respecté son désir d’aller de l’avant et son besoin de distance. Je dois admettre que ça me manque de ne plus le voir autant qu’avant. Car lui et moi, on a passé une bonne partie de notre vie ensemble.
Il a été mon premier béguin. C’était à l’âge de treize ans que j’ai réalisé que j’avais des sentiments pour lui, mais j’ignorais s’il en avait pour moi. Lui et ses magnifiques cheveux blonds et ses jolis yeux bleus… Il était à croquer… Mais bon, c’est la vie. J’ai évité de lui dire que j’avais des sentiments pour lui, car je ne voulais pas le perdre comme ami.
Puis… vers l’âge de quatorze ans, Thomas Kingsley dit Tommy, mon ex au destin si tragique, a intégré notre groupe d’amis et il a commencé à flirter ouvertement avec moi. C’était l’un des adolescents ouvertement gay de l’école, à part moi. Évidemment, nos amis nous ont taquiné de nombreuses fois quand on a commencé à sortir ensemble. Il m’avait permis d’oublier Freddie un peu… Mais le drame nous a frappé alors qu’il allait bientôt célébrer son dix-septième anniversaire. Il... Il me manque.
Je ne suis pas encore prêt à repenser à mon histoire d’amour avec Thomas. Ce garçon a été quelqu’un de très important dans ma vie, mais chaque fois que je pense à lui, j’ai tant de regrets qui me viennent à l’esprit. Ça m’a fait beaucoup de mal quand Freddie a pris ses distances avec moi, une fois que nous sommes devenus adultes. Parce que Freddie avait toujours été là pour m’épauler, peu importe les problèmes du passé… Il a disparu alors que j’avais besoin de lui, durant cette lourde épreuve de ma vie…
Je ne lui en veux pas d’être parti… Mais j’ai ressenti une profonde détresse lorsque je me suis rendu compte que je ne le reverrais plus avant un certain temps. Non seulement avais-je perdu mon ex d’une condition génétique si cruelle, j’avais perdu mon confident ainsi que mon meilleur ami en l’espace de quelques mois.
Puis, la vie a suivi son cours. J’ai été diplômé de l’université et j’ai racheté le resto-bar de la Grande-Ourse après y avoir réussi mon stage. J’étais fin prêt pour ma nouvelle vie à Ville-Marie. J’ai engagé quelques personnes qui travaillent encore pour moi, à ce jour, et j’ai fait la rencontre de Noah, quelques années plus tard. Mes vieilles blessures s’étaient tranquillement refermées et j’avais même recommencé à discuter avec Freddie un peu plus souvent par conversations audios ou par coups de fils.
Et maintenant que je suis dans une campagne de Donjons et Dragons menée par nul autre que mon cher Freddie, c’est comme si nous étions tous deux en train de rattraper les nombreuses années qui nous avaient été volées par nos nombreuses tragédies et nos dépressions respectives. Il refusait encore de voir les gens et disait qu’il n’était pas présentable, mais je savais qu’il avait honte, qu’il avait peur d’être rejeté. Je le savais au plus profond de moi, car c’est ainsi qu’il a toujours été, même depuis que nous étions gamins.
Mon pauvre Freddie… tu as toujours été une âme si fragile…
— Eh bah… rappelle-moi de ne plus jamais te sous-estimer, Rowan, me dit Freddie, tandis que nous faisons notre débriefing après notre dernière session de D&D. Je n’arrive toujours pas à y croire… Tes lancers de dés ont été légendaires, ce soir. Je vais devoir nous créer de nouveaux PNJs pour la prochaine session, parce que ceux-là, ils devaient se rendre beaucoup plus loin dans l’histoire.
— Héhé, désolé Fred, je formule avant de glousser. La bonne nouvelle, c’est que mon barbare niveau 4 a hérité d’un sacré bon loot !
— Et comment… ta nouvelle armure légère ne devait pas être découverte avant encore quelques sessions… Te rends-tu comptes que tes actions de ce soir vont changer ma campagne drastiquement ? Oulalah, je vais galérer à remanier tout ça !
— Tu dis ça et tu es quand même un Maître du Jeu pro qui gère au moins deux groupes de joueurs par jour. Tu vas t’en remettre, j’en suis sûr.
Je lui envoie par messagerie texte l’émoji d’un petit diable qui esquisse un sourire malicieux. Ce dernier s’esclaffe et me répond :
— Merci pour l’encouragement, vieille fripouille.
C’est dommage que les autres joueurs se sont déconnectés plus tôt de la discussion après la session. Ils étaient tous fatigués, je peux comprendre. Mais bon, j’apprécie de passer du temps après chaque partie pour discuter de ce qu’on a fait avec Freddie dans notre histoire collective. C’est aussi le meilleur prétexte pour moi de discuter un peu plus avec lui, comme nous sommes toujours les deux derniers à aller nous coucher après tout le monde.
— En tout cas, je suis heureux de voir à quel point tu t’es épanouis en tant que MJ, je commente avant de prendre une gorgée de la cannette de bière qui se trouve près de mon tapis à souris.
— Mer… Merci, Rowan. Ça me touche.
— Même si tu n’as pas terminé tes études, c’est quand même cool de voir à quel point tu as réussi à créer des histoires aussi captivantes. Même que je trouves que tu as l’air beaucoup plus à ton aise avec tes joueurs que tu l’étais avec les étrangers, autrefois. T’es comme une autre personne quand on joue.
— Tu… Tu trouves ?
— Ouais… Ça me plaît beaucoup. T’en as fait du chemin, depuis nos premières parties de D&D, quand nous étions ados. C’est Aubin qui serait content d’apprendre que tu es devenu MJ… Mais je me demande bien ce qu’il est devenu lui. Je ne l’ai jamais revu après le lycée. Je crois qu’il est parti vivre à l’autre bout du pays.
— Il est marié maintenant et a une boutique de jeux et d’objets de collections. Je te montrerais des photos, si tu veux. Je lui parle une fois ou deux par année pour prendre des nouvelles ou bien pour commander des trucs qu’il me fait livrer chez moi.
— Ah ouais ? Bah, t’es drôlement surprenant pour quelqu’un qui ne sort pas beaucoup de chez lui. Quels genres de petits secrets me cacherais-tu encore ?
— Oh, euh… rien en particulier ? commente Freddie, d’un air taquin.
— Pfft, à t’entendre, on dirait mon petit loup. Depuis quelques jours, il m’a dit qu’il me prépare une surprise mais qu’il est encore trop tôt pour me révéler ce que c’est. Il n’arrête pas de me taquiner, tout comme toi. À croire que vous êtes tous deux liés par le dieu des plaisanteries !
Je l’entends glousser de l’autre côté de l’appareil et il m’envoie un émoji personnalisé du serveur de messagerie que nous utilisons. C’est un petit renard qui me fait un clin d’œil. Ce qui me fait sourire, car le nom d’auteur de Freddie, lorsqu’il est en ligne, c’est FluffyKitsune. Un sobriquet qui fait référence à notre passé. Il a toujours été quelqu’un de très malicieux, ce Freddie…
Tout ça rappelle l’incident qui a probablement été le moment décisif où il a commencé à adopter cet animal pour le représenter, en ligne.
Quand nous étions plus jeunes, Seamus avait tendance à voler nos desserts quand nous avions le dos tourné. C’était surtout quand Freddie nous rendait visite. Une fois, il est venu avec un récipient de brownies qu’il m’avait offert, mais il avait fait exprès de me passer la boîte alors que mon frère se trouvait tout près. Évidemment, Seamus s’est précipité vers nous, a volé le tout et a gobé les brownies en s’esclaffant dans sa course. Plus d’un quart d’heure plus tôt, il a été importuné sur la cuvette de toilette.
Freddie les avaient piégés avec des laxatifs.
— Eh bah, t’es aussi rusé qu’un renard, toi, avais-je dit lorsque je m’étais rendu compte qu’il avait joué un sale tour à mon abruti de frère.
Freddie avait alors esquissé un sourire si large qui lui était monté jusqu’aux oreilles.
Bon… sur ce coup-là, Seamus l’avait bien mérité. Par contre, mon cher ami s’était fait frappé aux fesses une fois de retour à la maison. Parce que son père avait reçu une plainte de mes parents pour cette mauvaise plaisanterie. Évidemment, ses parents ont dû leur présenter des excuses et Freddie a été interdit de venir jouer chez moi pendant plus d’un mois, mais ce souvenir restera à jamais marqué dans ma mémoire.
— Pourquoi glousses-tu ? me demande alors Freddie.
— Oh, ça ? Je repensais aux brownies piégés que tu avais donnés à mon frère.
— Woaaaaah… ça remonte à loin, tout ça.
— Et comment ! Ce qu’il pouvait être con, celui-là…
— Je sais… Encore désolé de ne pas avoir pu être là pour ses funérailles…
— Ça va. Vous n’étiez pas amis de toute façon. Et sache que je ne t’en veux pas d’être comme tu es. C’est pas facile de gérer l’anxiété et la dépression. Par contre… j’aurais trop aimé que tu fasses la connaissance de mon partenaire. Lui et toi, vous avez beaucoup de points en commun. Il aime aussi tout ce qui touche à la littérature et aux arts. Il dessine aussi, par moments.
— Ah… ah bon ? dit Freddie.
— Ouais. Enfin, ce sont surtout des gribouillis un peu loufoques. Ce n’est pas comme toi avec tes propres dessins et ce que tu nous montres avec tes PNJs, mais c’est quand même des petits personnages loufoques qui me font rire. De toute façon, il préfère lire et écrire. Oh, et jardiner. Depuis qu’il vit chez moi, il y a de la verdure partout. C’est pourquoi je l’ai aussi engagé au resto. C’est notre jardinier officiel. Je devrais te faire goûter à nos plats, un de ces quatre.
— Ça… Ça me ferait grandement plaisir.
— Au pire, je t’enverrais quelqu’un te livrer tout ça, si tu nous donnes ton adresse. Pas besoin de dire qui tu es, tu pourrais même laisser un faux nom si ça te gêne trop qu’on te reconnaisse.
— C’est gentil, Rowan… mais tu n’as pas à t’inquiéter pour moi. Je sais me débrouiller et j’ai quand même beaucoup d’aide, même si je ne sors pas beaucoup de chez moi. Tous mes colis me sont portés à la porte depuis plusieurs années. Je commande déjà tout en ligne. Tout ça me rappelle que je dois appeler la pharmacie demain pour renouveler mes prescriptions… Eh merde, il me manque… Il me manque plein de trucs…
— Je peux raccrocher si tu veux, il se fait quand même assez tard.
— Non, non, ça ira.
— T’es sûr ? Tu pourrais faire une liste de ce qui te manque avant d’aller te coucher. Je ne veux pas te voler plus de temps qu’il n’en faut, Freddou.
Je prends une grande respiration, expire et pose ma cannette de bière vide un peu plus loin sur mon pupitre. Je m’occuperai de la nettoyer et de la recycler demain. Le très peu d’énergie qui me reste, j’ai plutôt envie de le consacrer à Freddie. De toute façon, j’aime bien nos discussions. Demain, je ne travaille pas puisque c’est le week-end. Donc je vais pouvoir faire la grasse matinée.
— Parlant de livraisons, ça fait plusieurs fois depuis quelques semaines que je pose des commandes de notre resto devant la porte d’un nouveau voisin qui a récemment emménagé dans mon bloc, je déclare à mon vieil ami. Je n’ai jamais réussi à voir qui y vit. Il me dit tout le temps de laisser tout ça devant chez lui et attend que je m’éloigne pour ramasser les paquets avant de rentrer en douce chez lui. Je me demande bien pourquoi il est si discret. C’est comme s’il avait peur de moi… J’ai l’air d’une bête, j’avoue, je suis très grand et je suis imposant, mais tout le monde qui me connaît au resto sait que je ne ferais pas de mal à une mouche. Dommage… J’essaie d’être amical avec tout le monde, ici.
— Oh tu sais… des fois, les gens sont juste trop timides, tu sais ?
— Oh, je sais… Mais tu sais à quel point nous avons toujours été taquinés pour notre grandeur, toi et moi. J’aime pas me sentir comme un géant repoussant. Moi, j’aime bien me faire plein d’amis.
— Si ça peut te consoler, je t’ai toujours vu comme une grosse peluche accueillante. Tu offrais les meilleurs câlins du monde, quand nous étions jeunes.
— Ah ! Ça me touche que tu me dises ça. Sinon… je me demande bien à quoi peut bien ressembler notre voisin. Je n’ai jamais réussi à voir son visage. Je ne connais que sa voix et elle ressemble un peu à celle que tu prends pour la plupart de tes PNJs. Drôle de coïncidence, non ?
— Ah… ha ha ! En effet. Il doit avoir un rat mort dans la gorge, si ça se trouve.
— Mm hmm… Un très gros rat…
Je m’étire les bras jusqu’au plafond et lâche un très long bâillement.
— Va te coucher, mec, me dit Freddie avant de rire.
— Pas tout de suite… pas avant que tu me fasses un gros bisou, Freddou…
— Toi et tes bisous… Qu’est-ce que No… que ton p’tit-loup penserait de tout ça s’il apprenait que tu te laisses donner des bisous virtuels par un autre homme ? T’as pas peur qu’il le prenne mal ?
— Meuh non ! Il n’est pas le genre de mec à être jaloux. D’autant plus qu’il sait que je lui dirais si je ressentais un truc pour quelqu’un d’autre.
— C’est ça, c’est ça…
Il émet alors le bruit d’un gros bisou bien mouillé sur son micro et je m’esclaffe avant de commencer à me lever de mon siège.
— Bonne nuit, Rowan, me dit-il. Fais de beaux rêves.
— Toi aussi, beauté. J’t’adore.
Il glousse et ferme la communication avec moi. Il m’envoie l’émoji d’un renard qui me salut et se déconnecte du chat room. Comme quoi, il devait partir lui aussi. Cette conversation m’a fait drôlement du bien…
Par contre, un détail me turlupine. Je viens de me rendre compte qu’il a prononcé la syllabe « No », pour parler de mon petit loup. Est-ce que je me fais des idées, ou bien il connaît Noah ?
Mouais, c’est ça… Ce n’est que le hasard. Pas de quoi en faire un drame… Sur ce, je vais me coucher… Bonne nuit, Freddie.
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