Chapitre 6 : Landry 1/2

📖 L'artiste Peintre ✍️ NM.L 📝 1681 mots


Je terminais de taper les notes de l’inspecteur Tae. Il les avait « rangés » dans un désordre monstrueux. Je me demandais comment je parvenais à trouver ses pensées cohérentes lorsque je lisais son calepin, ou comment je pouvais les organiser afin qu’elles aient du sens.

Je tapais la dernière lettre, mis un point, avant de regrouper les feuilles et de me diriger vers le bureau de l’inspecteur. Comme s’il m’avait senti, la porte s’ouvrit et je fus accueilli par un grand sourire.

— Tiens, tu tombes bien, j’allais justement venir te chercher. Tu viens avec nous.

Je jetais un vite regard à deux agents plus âgés que moi qui se tenaient derrière Tae.  

Ils posèrent sur moi un regard de méfiance. Dans le service, la rumeur disait que je remplacerais Lordegrift, l’ancien second de l’inspecteur. L’inspecteur Tae m’avait fait comprendre que je serais celui qu’il formerait. Il n’avait, cependant, encore rien dit.

Je posais les feuillets sur son bureau, avant de me tourner vers le portrait de Lordegrift. Notre ressemblance était frappante, et cela, malgré ses cheveux noirs et ses yeux d’un vert trop pâle pour que son regard ne nous fasse pas frissonner. Ce n’était qu’un tableau. Image peinte, offerte à Tae, par la sœur de son second… de son fiancé.

Comme une évidence, j’étais arrivé au poste un mois après la mort de cet homme. Je n’avais pas compris toutes les personnes qui m’observaient comme si je revenais d’entre les morts. Une secrétaire avait même fait un malaise.

Tae se tourna vers moi, puis contempla la peinture de Lordegrift. Les deux agents attendaient patiemment avec une pointe de jalousie qu’ils dissimulaient très mal, à ses côtés. Un cadavre nous attendait.

Tae nous observa. Sentait-il la tension ?

Il demanda aux deux autres d’aller chercher la voiture. Ils s’exécutèrent, crispés.  

Je me tenais droit face à Tae, il poussa très légèrement la porte.

— Je te mentirais, Landry, si je te disais ne pas avoir été anéanti en te voyant la première fois. Si je n’avais pas vu Lordegrift mourir dans mes bras, j’aurais juré que c’était lui, plus jeune.

Il marqua une pause en faisant un geste de la main pour que j’approche.

— Crois-tu que ce soit parce que tu lui ressembles que je te porte de l’intérêt ?

— Je ne sais pas. Est-ce le cas ?

— Oui. Un peu. Quand je pose les yeux sur toi, j’ai l’impression qu’il est encore un peu avec moi. Mais ce n’est qu’une image. Ce qui me plait, c’est ce qu’il y a derrière ton regard. Tu captes des choses sur lesquelles certains mettraient des mois à comprendre. Tes analyses sont rapides. Tu es comme lui, tu comprends ce qu’il y a à démêler dans ma tête. Il suffit de lire tes notes. Je vois ceux qui ont du talent, Landry. Lordegrift et toi l’avez. Le coup du sort a voulu que vous vous ressembliez. Est-ce une faute ? Je ne crois pas. Ça m’a permis de te remarquer avant les autres.

— Monsieur ?

— Je t’écoute.

— Êtes-vous bien conscient que je ne suis pas Lordegrift ? J’ai… une fiancée.

Tae partie d’un rire fort et disharmonieux. Même ce simple son partait dans tous les sens.

— J’ai aimé profondément Lordegrift. À un point que tu ne pourrais imaginer. Tu sais, pour arriver à devenir inspecteur, il faut souvent devenir un tueur. Avoir la capacité d’entrer dans leur tête, et parfois, des déviances qui se jouent en nous.  

Il s’était approché pour me le susurrer à l’oreille.

— Lordegrift n’est jamais loin de moi. Il m’en voudrait de le remplacer. Et je n’en ai pas très envie. Maintenant allons-y, nous avons un cadavre qui nous attend.

— Pourquoi me prendre avec vous ?

— Voyons, tu le sais bien. Tu seras bientôt mon ombre. En tant qu’ombre, je t’amènerais partout. Il est prudent de commencer tôt à observer des cadavres. Une histoire va nous être racontée, mon garçon.

Tae avait les mêmes boucles blondes que moi, sauf qu’il ne les laissait pas atteindre ses épaules. Peut-être n’étais-je pas seulement le sosie de Lordegrift… mais un savant mélange de ses deux hommes. Si j’ai la rapidité de réflexion de Lordgrift, qu’ai-je de Tae ? Le saurai-je avec le temps ?

 

***

L’atelier de peinture de la victime était au dernier étage d’un appartement de quartier. À peine eus-je mis un pied dans l’atelier qu’une odeur m’emporta dans une quinte de toux. Je recouvris mon nez sous le col de mon manteau. Les deux agents qui nous accompagnaient eurent un large sourire. Je ne doutais pas de leur amusement à me voir tousser mes tripes. Mes yeux brûlaient de cette odeur infâme de pourriture.

Je suivais Tae comme son ombre. Une blouse blanche – nom donné aux légistes – nous salua en lançant une œillade à l’inspecteur qui eut un sourire maudit. Qu’est-ce que cela signifiait ?

En pénétrant dans l’atelier où des chevalets et des toiles s’adossaient à un mur, je crus me pétrifier, tellement l’odeur était insoutenable.

Tae eut la bonne idée de se décaler sur le côté, me laissant en proie à une vision d’horreur enchanteresse.

Les yeux écarquillés, je visualisais le corps tenu dans une position de danse par des fils accrochés au plafond. Je déportais mon regard sur les peintures derrière la victime : d’immenses fleurs y étaient représentées sous un paysage macabre de membres désarticulés.

J’avais déjà vu une toile similaire dans ma jeunesse.   Mais je n’arrivais pas à me remettre le lieu.

Mon analyse ne dura pas plus de deux minutes avant que l’odeur, insoutenable, ne me fasse déguerpir. Je détalai et vidai mes tripes dans le petit salon en m’excusant auprès d’un photographe d’assassinologie*, et descendis quatre à quatre les escaliers avant de poursuivre la vidange de mon estomac dans une ruelle plus loin.

Accroupi et la respiration laborieuse, je me frottai le visage.  

Quel genre de tordu mettait en scène un corps ? Et pour dire quoi ? Quelle était cette histoire derrière la scène ?

Les files qui tenaient le corps sortaient de la chair. Et cette position ridicule ! Pourquoi ? Dans quel but ? Et ce liquide putride sur cette peau à moitié pourrie… Quelle horreur.

Des pas se firent connaître derrière moi. Je me redressai, mal en point et encore nauséeux.

L’inspecteur me tendit un petit pot en terre cuite avec un demi-sourire figé sur ses lèvres fines.

— Je… qu’est-ce que c’est ? demandai-je en posant une main sur mon ventre.

— Un baume pour éviter de vomir.

Ne pouvait-il pas me le donner avant d’entrer !

Il sourit avec la douceur d’un proche qui sait à quoi on pense.

— Je voulais savoir à quel point tu serais capable de résister.

— Ah ! Et le spectacle a été, semble-t-il, édifiant.

— J’aurais trouvé dérangeant que l’odeur ne te procure pas de vomissement.

— Bien entendu.

Je savais qu’une moue de contrariété maquillait mon visage. Tae s’en amusait.

Il reprit vite une attitude sérieuse, et me tapota l’épaule. Des créations lugubres, j’en verrai de nombreuses dans les prochaines années.

— Alors, avec ce que tu as vu, que peux-tu me dire du tueur et de sa victime ?

Il me testait. Il voulait savoir si mes aptitudes à recopier ses notes étaient prolifiques en action. Si mon cerveau travaillait aussi vite. Il voulait savoir combien j’étais talentueux et si j’étais aussi fiable que Lordegrift. J’avais peut-être pris vite mes jambes à mon cou, toutefois j’avais vu énormément de détails en ce rien de temps.

— Le tueur a passé du temps à mettre sa victime en scène. Il n’est donc pas touché par la mort. Ce n’est pas un crime passionnel, mais plutôt obsessionnel. Il recommencera. Ce n’est que le début d’une histoire sordide. Qui fait tenir un cadavre par des fils ?

Une grimace de dégoût passa sur mon visage.

— Hum… Il n’a pas fait que le ficeler, mon grand. Il l’a figé dans cette position avec des tiges de fer et a cousu la peau. Le légiste nous a montré les longues entailles. Celles-ci laissaient voir de la ferraille.

La nausée faillit me reprendre. À la place, ma bouche s’entrouvrit de dégoût. Pourquoi vouloir figer un corps auquel on a ôté la vie dans une aberrante position et en faire de l’art ? Pourquoi vouloir l’exposer ? Que racontait son crime ? Parce qu’un tueur de cette trempe, ça tuait pour écrire une histoire. Oui. Il revendiquait quelque chose d’encore brumeux pour nous, spectateurs. Il s’exprimait. Mais pourquoi punir ainsi ?

Parce qu’à l’évidence, c’était une punition.

Je n’avais pas raté le tatouage sur le front de la victime : une chouette à six ailes.

Damaron, le dieu punisseur.

— Nous avons affaire à un tueur en série, dis-je. Et pas un détraqué qui tue pour s’amuser, non, un qui se prend soit pour un dieu, soit pour un justicier.

— Nous verrons ce qu’il nous proposera, prochainement.

Tae me tendit morceau de papier. Un mot y figurait.

— Que dois-je comprendre ?

— Le tueur nous dira lui-même pourquoi il fait ce qu’il fait. Il communiquera dans peu de temps. Comme tu le penses, il a une histoire à nous raconter, et il le fait en image.

 

« Vous… »

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