Chapitre 7 : Le tueur
La nuit portait un doux parfum sous les glycines de la place Grillon, au sud de la capitale. L’horloge dans la boutique de faïence indiquait quatre heures du matin. Il n’y avait personne dans les rues et tous les volets étaient fermés. J’avais le champ libre et commençais à exécuter mon œuvre. Lentement, je sortais un à un les objets et la toile qui viendraient composer ma dernière production.
Derrière mon masque, double face, du Dieu Rénvo, protecteur des artistes, et celui de Damaron, Dieu punisseur, j’observais plusieurs fois les environs. J’avais moins de dix minutes avant qu’un groupe de policiers passe sur le trottoir d’en face. Des rondes se formaient de plus en plus loin dans la ville. Mon art commençait à agiter les forces de l’ordre et le monde de la peinture. Par ailleurs, je n’étais pas le seul que l’on redoutait. Il semblait y avoir, dans l’ombre, plusieurs dangers. Le Loup blanc était de sortie lui aussi. Me trouverait-il pour me dévorer ou comprendrait-il mes intentions de tuer des impertinents ? Il y avait aussi le bruit retentissant qu’un homme ailé, investigateur de mauvais présages, survolait la capitale, rendant tout plus compliqué. La modernité continuait d’inventer des légendes froides et effrayantes, alors que dehors certains continuaient de faire vivre le passé.
Je jetais un œil rapide sur l’heure, avant de hisser le dernier élément dans mon tableau vivant. Je ne regrettai pas mon dernier achat. Il m’avait aidé à tout tracter dans ce parc public sans un bruit. Les béliers, ces chariots de manutention, étaient tout bonnement le meilleur allié des charges lourdes et de la discrétion. Pas un bruit et une facilité déconcertante à le traîner à ma suite.
Je positionnais l’homme, un certain Gusse Lopie, devant un tableau représentant un ciel maculé d’étoiles. J’aurais juré, en me reculant, qu’il volait pour atteindre le cercle de lumière que j’avais peint. Au centre, une immense fleur en décomposition.
Je redonnais quelques couleurs à la haute toile, pour lui conférer ce réalisme si entêtant qui m’avait percuté la première fois que je l’avais vu exposé. En fin de compte, je m’assis sur un banc et contemplai mon œuvre. Tout donnait illusion. Je gravai, sur le visage malhonnête de Guss, le symbole de Damaron. L’envie était le pire des péchés. Selon moi… Ruiner la valeur et l’honnêteté d’un être était encore bien pire et il méritait d’être châtié.
Ces hommes que je tuais, je ne le faisais pas de gaieté de cœur. Je leur avais laissé une chance d’arrêter leur méchanceté gratuite, ils n’en ont eu que faire, maintenant, je serai intransigeant. Il fallait bien que je les remette à leur place, que je leur apprenne qu’ils n’arriveraient jamais à la cheville du maître. Il fallait les repositionner, montrer leur véritable importance au monde : c’est-à-dire de la chair pour la terre. Quand j’y pense, que tuer l’un d’eux n’avait eu pour écho que de nouvelles rumeurs sur le Maître, ça me rendait quelque peu fou.
Il y avait une personne que j’admirais depuis toujours. Un talentueux comme on en voit si rarement.
C’était pour lui tout ça. Pour rappeler au monde des arts plastiques que le maître n’avait rien de comparable aux barbouilleurs et aux riches idiots.
Qui oserait encore porter son nom dans la boue me croiserait sur son chemin.
J’avais besoin d’un modèle de beauté dans ce monde. Une personne qui saurait montrer à la fois la laideur et l’époustouflante beauté d’un pétale de fleur.
Ce que j’accomplissais n’était pas « trop », c’était juste. On laissait trop de place aux vices et aux odieux comportements, et cela depuis trop longtemps. Si la justice devait devenir un disciple de la mort, alors je deviendrais une faucheuse pour la prospérité. Je ne laisserai plus personne manquer de respect à mon virtuose. Les personnes comme lui naissaient dans la lumière et devaient y rester, comme mon Mérèva. Jamais il n’aurait dû sombrer. Jamais il n’aurait dû se courber.
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