Chapitre 8 : Ludwig

📖 L'artiste Peintre ✍️ NM.L 📝 1540 mots

— Tu t’es enfin décidé à venir !

Les bras grands ouverts Lananette m’accueillit avec ce sourire grandiose qui me rappelait la bonté de sa jeunesse. Une bonté qui n’avait jamais cessé de briller. Je reconnus sa vieille tante Alpine assise dans un fauteuil. Elle buvait son thé. Cette femme ne changeait pas. Le temps n’avait pas raison de sa beauté usée par un quotidien déplaisant. Je ne revenais pas de sa force de vivre. Elle prenait les années comme un enfant mange des confiseries.

— On dirait bien, répondais-je. Les événements m’ont poussé à revoir mes fréquentations.

— Et c’est une bonne chose, me surprit la voix de ma sœur derrière moi.

Mary-Lou passa une main sur ma taille, avant de m’embrasser. Un homme l’accompagnait, d’une élégance intimidante, mais amical.

— Ludwig, je te présente Vadigue. Mon cher Vadigue, mon frère. Je pense que vous avez de quoi vous raconter un tas d’histoires. Moi, je vais me rendre vers cette charmante potière, avec ma charmante amie, et ensuite nous irons rejoindre ce très beau buffet.

Les deux amies se mirent à faire les idiotes en des saluts théâtraux et maniérés. À force de faire de ridicules courbettes et à rire comme des enfants, Lananette faillit faire tomber son serpent. Il était encore noué autour de ses épaules et se laissait bercer. Je ne savais pas l’espèce exacte de ce serpent, mais lui aussi durait dans le temps. Il me faisait systématiquement froid dans le dos. Son œil valide vous fixait avec l’intensité de la mort. C’était effrayant. Mais Lananette semblait voir en lui un pauvre animal abandonné et câlin. Elle le chouchoutait comme ma petite Dally avec son dragoulé.

Ma sœur et son amie partirent bras-dessus, bras-dessous en marchant grotesquement avant de rire comme deux adolescentes qu’elles étaient encore souvent.

— Voilà deux amies qui sont restées fidèles. Je trouve leur relation bien charmante et appréciable.

Vadigue se tourna vers moi, une main tendue.

— Vadigue Rakaouve, se présenta-t-il avec une prestance toute magnétique.

— Monsieur, ces deux « jeunes filles » sont comme cul et chemise. Impossible de savoir ce qu’elles préparent dans leur petite tête d’ancienne ballerine. Ravie. Ludwig. Juste Ludwig.

— Eh bien, juste Ludwig, votre sœur m’a dit que vous étiez, vous aussi, un servant admirateur du Maître Morias.

Il allait droit au but. Peut-être une tactique pour ne pas se parler de banalité.

— Eh bien, ma foi, ma sœur doit avoir raison.

Je ris. Il m’imita.

Un son particulier, cliquant et vrai sortit de ses lèvres brunes. Des lèvres séduisantes.

Vadigue avait ce charme des personnes venant de l’Est. Une peau mate, à peine abîmée par une adolescence désavantageuse, des yeux d’un vert saisissant, si profonds que j’aurais pu m’y perdre. Je pourrai m’y perdre par désespoir d’en voir des plus clairs.

Il portait de belles boucles noires, courtes, qui rendaient son visage doux et princier.

Ma sœur avait-elle d’autres projets que de me faire rencontrer un autre admirateur de Séverin ? Elle connait mes goûts en matière d’homme. Vadigue avait cette prestance que je n’ignorerai pas indéfiniment.

Il m’invita à passer dans le grand salon où les artistes exposaient.

Je marchais à ses côtés, écoutant le son grave de sa voix m’apprendre que la vasque devant nous lui rappelait celle acquise par son grand-oncle. « Un homme très raffiné et qui aimait les belles choses. »

Nous passâmes d’un artiste à l’autre, observateurs de leur travail, de leur passion, avant que nous ne nous rapprochions d’une fenêtre. Le ciel portait tant de nuages en son sein. Les couleurs y étaient douces et réconfortantes, dans des nuanciers de rose et d’orange. Il y aurait du vent le lendemain.

— Le ciel aujourd’hui ressemble à s'y méprendre à l’une des toiles du maître. Hum… comment est-ce déjà l’intitulé ?

— « Une douce promenade céleste », lui rappelai-je pensivement.

— Oui, c’est cela. Le ciel est pareil que cette toile.

Je vous l’accorde, à un point près, il n’y a pas assez d’ombres aujourd’hui pour que ce ciel soit son reflet exact.

— Je crois avoir dit « ressemble ».

Il me sourit avec une fine espièglerie.

— Ma foi, vous l’avez bien dit. Je me suis emporté.

— Son art doit savoir vous bouleverser.

Je ne dis rien, laisse un silence passer entre nous.

— Il parait que sa nouvelle exposition a été repoussée, reprit Vadigue. Quel dommage. Il paraît, pour ceux qui ont pu la voir en avant-première, qu’elle prend aux tripes. Un appel à regarder nos actions en face. Un crime envers le corps d’un autre. Je trouve cet artiste si investi et divers. Il n’a peur de rien. Il expose. C’est le mot juste.

Je ne ratais pas son accent. La façon dont il adoucissait les « r ». Je voyais aussi son admiration pour le travail artistique de Séverin. Mary-Lou n’avait pas menti, Vadigue était un fervent amateur du Maître.

— Séverin est un homme compliqué qui cherche de multiples chemins vers un apaisement… Il est travailleur, acharné. Il faut qu’il fasse passer un message pour se sentir validé. C’était vrai quand il dansait. Ses mouvements racontaient des histoires au public. Il ne laissait rien au hasard.

— Avez-vous assisté à un de ses ballets ?

Vadigue ne sembla pas surpris du passé de danseur de Séverin. Alors il en savait autant (mais jamais plus que moi).

— J’ai dansé avec lui.

— Vraiment. Je ne savais pas. Votre sœur n’est pas aussi bavarde qu’on ne le dit.

— Pas sur ce sujet. Il est vrai.

En voyant que je n’en dirais pas plus, Vadigue eut la politesse de changer de sujet et de s’ouvrir à moi sur la peinture dont il venait de me parler (une douce promenade céleste).

— Voyez, cher Ludwig, je n’aime pas tant la couleur de cette toile, et c'est marrant de l’entendre dire d’une personne qui porte des habits aussi colorés que les miens, mais j’ai besoin de ressentir la peinture, pleinement. La collection des « astres » et celle que j’ai pu voir au Janoni, ce pays peint de mystère et de ses gens en kimono, sont mes préférées. On y parle de douceur et de repos, d’introspection et de besoin de s’évader vers l’imaginaire. Vers quelque chose que seul notre cœur peut toucher en gardant les yeux fermés face au quotidien.

Un virtuose des mots. Était-il poète à ses heures solitaires ?

Je l’écoutais me parler des peintures qui révolutionnaient son cœur, et sans m’en rendre compte je parlais avec lui de ce que les peintures de Séverin me prodiguait. L’impression de n’être jamais loin de lui.

— Votre amitié devait être belle.

Notre amitié… Notre amour.

Il n’y avait rien de beau entre Séverin et moi. Une toxicité impossible à guérir. Un amour violent… peut-être pouvait-on dire qu’il était beau à certains égards. Nous n’avions pas la maturité de nous aimer mieux.

— Oui. Une amitié qui a disparu avec un accident terrible.

Je m’arrêtai là. Vadigue se pencha sur mon veston.

— Cet insigne ? Ne me dites pas que vous êtes un membre de ce club.

Ses sourcils se froncèrent avec dédain.

Je baissai la tête sur mon veston avant de plisser les yeux. Je ne l’avais pas vu. D’un geste très précis, je retirai l’insigne et le jetai dans un verre qui trainait sur le côté.

— Plus depuis ma dernière dispute avec l’un des membres. Plus depuis que j’ai compris les crapules que je fréquentais.

— C’est une bonne chose. J’ai pu discuter il y a peu de temps avec l’un de vos anciens membres. Comment vous dire que j’ai très peu apprécié ce qu’il me racontait ?

— Puis-je en savoir plus ?

— Oh, bien sûr. Il me racontait les aventures illégales et sans doute inventées de toutes pièces du Maître Morias. Des choses ignobles et cela devant une de ses toiles, avec un grand sourire dans le bar-restaurant du nouvel hôtel. Et cela pas plus tard que la semaine dernière. Il va sans dire que j’ai rappelé ce monsieur à l’ordre. Ce n’est malheureusement pas la seule fois où j’ai eu à écouter de vilains mensonges, et pas seulement du maître, mais d’autres artistes. Vous ne le savez peut-être pas, par votre candeur, mais votre ancien club n’est pas apprécié de beaucoup.

Vadigue était un homme à se tenir informé, bien qu’il me semblât rester discret sur ses apparitions. Je ne l’avais jamais vu auparavant, alors que lui connaissait jusqu’à mon ancien club.

— Oui, j’ai cru longtemps que les gens se méprenaient. Puis il y a peu, j’ai appris que j’étais le seul à me méprendre sur les individus que je fréquentais. Il était temps d’ouvrir les yeux.

J’avais reçu une lettre de décès la veille. Un membre de mon club était décédé. Pas le plus sage. Par respect pour sa femme, je m'y rendrai. Je ne me désolais pas de l’événement. Comment le pourrais-je ? Je voyais en cette situation un rappel de nos mauvaises actions. Maintenant que je connaissais le vrai visage de ces hommes, je me concentrais à croire leurs travers.

— Dites-moi, Ludwig, que diriez-vous de m’accompagner lorsque l’exposition du Maître aura une nouvelle date ?

— Eh bien, j’en serai enchanté.

Je souris à Vadigue. Avais-je trouvé un nouveau complice ?

— Vous reverrai-je jeudi prochain, Ludwig ?

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