Chapitre 9: Landry 1/2

📖 L'artiste Peintre ✍️ NM.L 📝 1968 mots

J’avais quitté le bureau tard. Assez pour que les rues soient plongées dans le noir. L’aube commençait à peine à se peindre à l’horizon. L’inspecteur Tae devait être encore au bureau à éplucher les feuillets que je lui avais donnés avant de partir. Ses notes étaient de plus en plus nombreuses et ostensiblement dirigées dans une cinquantaine de directions à la fois. J’avais eu du mal à tout ordonner, ou à comprendre le sens d’une réflexion.   Sa tête devait être en ébullition, car la mienne n’était pas loin d’exploser. Je n’étais pas tant troublé par notre affaire que par la masse de matière changée en raisonnement que je devais décortiquer. J’entendais comme un grésillement dans mes oreilles. Je savais que la fatigue me gagnait, et pour ne pas m’écrouler en plein milieu de la rue, je pensais à l’affaire de l’artiste peintre. Qui que cette personne soit, elle travaillait vite, discrètement et bien. Visiblement, ses crimes étaient dirigés vers des personnes qui se connaissaient.  

Trois cadavres sur le dos en moins d’une semaine. C’était beaucoup.

Tae était parvenu à une coopération des familles pour faire taire l’affaire en cours.   L’artiste peintre vouait de la lumière. Il ne fallait pas la lui donner. Quant aux médias, les crimes du Loup étaient sous les feux de leurs appareils de photographie.

Je voudrais croire que la piste se resserrait, pourtant le tueur n’était encore qu’une ombre parmi la foule. Bien que les peintures soient signées : Yvoir – le nom du tueur ou bien celui de l’artiste qu’il copiait, rien pour le moment ne nous mettait sur une piste. Peut-être parce que tout allait trop vite et que nous n’avions pas encore le rythme. Les peintures. Je me rendais compte que je n’étais pas le seul à connaitre ces toiles sans savoir, pour autant, me les remettre en tête. Il semblait qu’aucune personne de notre petit groupe sur l’affaire n’avait encore trouvé le peintre original des œuvres.   Peut-être cela changerait lorsque demain, l’officière Calop irait voir, photographie à l’appui, un galeriste. J’avais la certitude que demain serait un jour plus vif pour la suite. Tae commencerait à convoquer les membres du club que fréquentaient ces hommes. Que dira père lorsqu’il recevra sa convocation ? Est-ce que Tae me mettra en arrière ?

Je regardais un instant l’appartement qui m’avait vu naître, fixais un regard interrogateur sur le volet d’une fenêtre en particulier. Elle était toujours fermée.   Cette fenêtre appartenait à notre voisin de palier. Un homme froid et distant. Pourquoi n’ouvrait-il jamais ce volet ? Quelle était cette pièce toujours dans le noir ? Un couloir ? Un jour, je finirais par le lui demander.

En entrant, je trébuchais sur un objet conséquent. Je le rattrapais de justesse avant qu’il ne tombe par terre et ne réveille toute la maisonnée encore endormie. Une rayure de lumière émanait du bureau de mon père. Il avait dû s'y enfermer quelques minutes avant mon arrivée. Que faisait-il là-dedans à une heure si matinale ? Avait-il encore fait un cauchemar ?

Mon père souffrait de terreurs nocturnes, c’est comme cela que notre médecin de famille appelle ses hurlements et son agitation lorsqu’il dormait profondément. Il fut un temps où il s’enfermait à double tour dans sa chambre pour éviter de déambuler dans les couloirs – somnambulisme. Quand j’étais enfant, ses cris me terrifiaient. Il y avait toujours ce prénom qui revenait.

Séverin.

J’avais demandé à ma mère qui était ce Séverin, elle m’avait souri tristement.

« un ami de ton père ».

Pourquoi criait-il ainsi le nom d’un « ami » et pourquoi ? Quel était ce secret ? Celui qu’ils me cachaient ?

Je me souvins d’une nuit. Père marchait dans le couloir, les jumelles venaient de naître. Je pensais qu’il allait les voir, mais il s’est arrêté dans le salon. Je l’ai suivi, il s’est retourné avec un air désespéré sur le visage. Son expression s’est transformée en un instant. Un hurlement de damné est sorti de sa bouche grande ouverte. Il n’était plus que muscles et nerfs bandés. Je me suis uriné dessus, tétanisé par cette image. C’est la nuit suivante que j’ai commencé à entendre le verrou de sa chambre et la clé l’y enfermer.

J’allumais le hall pour remettre l’objet en place.

Il s’agissait certainement d’un tableau. Il était enroulé dans du papier gris.

Je me rendis compte que j’avais déchiré un pan du papier. Mon père n’apprécierait pas. Il n’aimait pas qu’on regarde les tableaux qu’il achetait. D’ailleurs, il les cachait quelque part dans la maison où personne ne les trouvait jamais. Pas même Bonifa, notre dame à tout faire. Il devait les garder dans un coin de son bureau – probablement dans l’armoire et peut-être bien qu’il avait un endroit en ville où il les dissimulait au monde. Mon père avait ses bizarreries. Et je me posais une question qui me fit froid dans le dos. Ce pourrait-il qu’il soit l’assassin que Tae cherchait ? Les victimes, les tableaux, ce tueur invisible… Mon père allait aux enterrements de ses anciens camarades amateurs d’art sans jamais parler à son retour. Il n’avait rien à dire. Était-ce seulement de la rancune ?

Pourquoi ce tableau était-il dans le couloir ? Une livraison tardive ? Bonifa aurait été la dernière debout ? Père avait un air fatigué depuis quelques jours. S'était-il endormi plus tôt ? Il avait la tête d’une personne qui patiente dans la crainte… Mais quoi ? Qu’attendait-il ?

Pouvait-il s’être attiré les foudres d’un tueur ? Lui ou un des abrutis qu’il fréquentait. En l’occurrence, ils avaient dû être plusieurs à se le mettre à dos. Trois meurtres. Trois hommes. Un club.

Je jetais un œil sur le morceau de toile visible, quand je m’aperçus qu’il s’agissait d’une fleur. Pris d’une vive terreur, je déchirai le papier, oubliant de rester silencieux. Un paysage macabre et d’immenses fleurs m’accueillirent. Je me figai.

Non.

Des pas provenant de la cuisine me parvinrent. Au bout du couloir, mon père me pointa du doigt avec un éclat de sévérité dans son regard. N’était-il pas dans son bureau ?

— Landry ! gronda-t-il en constatant le papier gris en lambeau sur le sol. Que t’ai-je rabâché à propos de mes acquisitions ? Es-tu un enfant ?

Sa remarque glissa sur moi comme le reste. Je ne donnais plus de valeur à ce que mon père pouvait me dire. J’avais été bien trop blessé par le passé de son indifférence.

— Qui a peint cette toile ? dis-je sur un ton presque protocolaire, d’officier.

— Qui ! Tu le demandes vraiment ? Par les grandes muses, comment ne peux-tu reconnaître la toile d’un maître ? Tu me fais bien de la peine.

— Répondez seulement.

— Landry, un peu de respect, je te prie. Quel est ce ton ?

Je ne répondis pas. J’attendais le regard fixe sur mon père.

Cette toile n’était peut-être pas celle que l’artiste peintre avait imitée, mais elle devait provenir d’une collection, et mon père avait un tableau très similaire.  

Nous nous regardâmes, impassibles tous les deux. Mon père soupira, avant de me prendre la peinture des doigts.

— Le maître Séverin Morias, fils. Il est suffisamment connu pour que tu reconnaisses une de ses toiles. À croire que la légende dit vrai : que les policiers se désintéressent de l’art. Toi qui as baigné dedans.

— Je n’y ai pas baigné. Vous, oui. Il se peut qu’un policier oublie de s’intéresser à l’art. En ce qui me concerne, c’est vous qui m’avez appris à détester l’art. À trop l’aimer, vous m’avez appris qu’elle était plus importante que moi et que votre famille.

— Landry, se fâcha-t-il.

Au fond, il était plutôt désespéré.

— À qui l’avez-vous acheté ?

J’avais une idée bien précise des réponses que je voulais.  

— Qu’est-ce que signifient toutes ces questions ?

— Un besoin pour une affaire. Mes questions seront moins intrusives que celles qu’on vous posera bientôt. À moins que m’aider dans mon travail ne vous insupporte ?

— Landry, cesse de faire l’enfant. Que sont ces reproches et cet air sévère que tu as trop souvent envers moi. Tu sais bien que je t’ai…

— Répondez seulement. Je n’ai cure de vos paroles.

Il secoua la tête, triste, et me donna ce que je lui demandais.

L’instant d’après, il s’enfermait dans son fichu bureau. Ce qu’il y faisait m’indifféra.

Instinctivement, je me rendis dans le salon, veillant à ce que mon père reste dans son bureau.

Je composais le numéro du commissariat. Un agent de nuit me répondit. La relève ne serait là que dans trois heures.

— Est-ce que l’inspecteur Tae est toujours dans son bureau ?

Ma voix n’avait plus la dureté que j’avais employée avec mon père.

— Oui, me confirma l’agent avec assurance.

— Passez-le-moi, je vous prie.

J’attendis quelques secondes avant d’entendre la voix reconnaissable de Tae.

— Landry ? Que me vaut un appel si tardif ?

— Les peintures. Du moins celles avec les fleurs. Il s’agit de Séverin Morias. Mon père a une toile très semblable à celle qui a été peinte pour la dernière victime.

— Le Maître Morias ? Je le connais de nom. Mais j’avoue ne rien connaître à son travail. Comment votre père s'est-il procuré la toile ?

— Une des veuves le lui a vendu. Il semblerait que son époux dilapidait un argent monstrueux dans la peinture et pour entretenir sa pupille. Elle est presque ruinée et comme mon père voulait cette toile depuis longtemps, il la lui a achetée.

— Bon garçon. Maintenant va donc te reposer. Les heures de sommeil vont baisser drastiquement dans les jours à venir. Profite de tes derniers instants de véritable repos.

Je raccrochai et m’assis dans le fauteuil de ma mère. Celui près du combiné et du panier de Marcol, notre dragoulé. Il n’était pas là. Je présumais qu’il s'était endormi dans ma chambre.   J’observai le salon plongé dans le noir. La lumière du hall éclairait à peine le tableau familial accroché au mur.

Une belle famille en apparence. Mais une famille où un fantôme assombrissait les cœurs.

— Que va m’apprendre cette enquête, père ?

Je fixais son visage peint. Il semblait heureux.

Pourquoi avais-je toujours eu la sensation d’une contrefaçon ? Qu’avait voulu cacher l’artiste ? Où était la mélancolie quotidienne de mon père.

Je crois que je n’étais pas prêt à le savoir. Je laisserai Tae me dissimuler des vérités. Il saura le faire. Il saura me préserver… Étrange à dire, alors qu’il me préparait pour devenir : lui. « Un jour, tu seras inspecteur. Tu es taillé pour cette vie. » C’est ce qu’il disait.

Je regardai une dernière fois la porte du bureau de mon père. La lumière était faible.

Qui êtes-vous, père ?

  Dans ma chambre, je me dévêtis et me glissais dans les draps. Marol était sur l’oreiller tel un traversin en surpoids. Je posais ma tête sur son ventre chaud. On ne penserait pas qu’un Dargoulé soit si chaud et si moelleux, avec leurs écailles partout sur le corps. Mais sous leur ventre, il y avait tant de douceur. Marol était un vieux dragoulé et même s’il respirait mal, il me laissait me servir de lui comme oreiller.

...

💬 Commentaires 0

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
💬

Aucun commentaire pour le moment

Soyez le premier à partager vos impressions !