Chapitre 26

📖 Les ailes fanées [en cours] ✍️ lampertcity 📝 1828 mots

Écrit en écoutant notamment : Billx & Vernex — Le petit âne gris


Ils quittèrent la place de la Comédie et se retrouvèrent dans des ruelles étroites aux hautes façades en pierre blanche. 

— Dans mes souvenirs, il y a un pub anglais très sympathique pas loin. J’y suis allé l’année passée avec le club de jeux de société de la fac, dit Matthias. 

— J’espère que tu ne nous traînes pas dans un bourbier, lança Robin. J’ai l’impression qu’on est déjà passés par ici il y a deux minutes.  

Quinze secondes plus tard, Matthias s’exclama en désignant une enseigne au coin de la rue suivante, comme pour prouver que son sens de l’orientation fonctionnait toujours.

Alban poussa la porte du bien nommé « King Arthur’s », précédant son ami et ses deux nouvelles connaissances. La salle principale était animée : à sa droite, une table d’étudiants aux joues bien rouges, tous munis d’un verre à pinte rempli à ras-bord ; directement au bar, un groupe de cadres en chemise profitant d’un afterwork ; plus loin, cinq filles d’une vingtaine d’années et quelques couples plus âgés. Derrière, un escalier menait vers une salle à l’étage. Le mélange pierre et bois était chaleureux, il donnait une ambiance de taverne médiévale. Le long du bar, les logos des tireuses brillaient comme pour séduire les clients et un grand écran plat fixé au mur, un peu anachronique, diffusait un match de football. 

Une fille en tenue sombre les accueillit et les plaça à une table haute entourée de quatre tabourets capitonnés aux motifs à carreaux. 

— Vous êtes aussi de Montpellier, en fait ? demanda Alban.

— Ah non, dit Robin. On étudie tous les deux à Grenoble. À la base, on vient de Valence. 

— Il est en éco, et moi en archi, ajouta Lou.

Un autre serveur vint prendre leur commande. Alban et Matthias optèrent pour une bière blonde, tandis que Robin demanda une Guinness Extra Stout. Lou se distingua avec un mojito.

— Ça fait un moment que je me suis pas envoyé une vraie bière de bonhomme ! lança Robin. Ça sera autre chose que la pisse de chat des soirées à la fac.

— Mouais, si ça te fait plaisir de boire du goudron liquide, tant mieux, dit Matthias. 

— Pff, tu n’as pas de goût !

La musique changea soudainement : les vieux morceaux rock britanniques laissèrent place, sans transition, à un tube de Lady Gaga. Alban sourit et fredonna à voix basse l’introduction du morceau : 

« Hello, hello, baby, you called ? I can’t hear a thing...  I’ve got no service in the club, you say, say... » 

Il ne savait même pas ce qu'écoutait Jakub, d’ailleurs. Pas certain qu’il apprécie autant que lui l’artiste new-yorkaise.

Il s’arrêta net en croisant le regard de Lou. Elle le fixait avec malice. Son cœur s’accéléra comme s’il avait été pris en flagrant délit de... rien du tout, en fait.

— Alban, t’en penses quoi, du serveur ? 

— Comment ça ?  

— Il est mignon, non ? Et peut-être intéressé par les jeunes hommes, si je me fais confiance. 

Elle a deviné que je suis gay en vingt minutes, ou quoi ? Je n’ai même pas regardé le gars dont elle parle. Sauf si...

— Matthias ? Ne me dis pas que...

Son ami tenta une seconde de conserver un regard sérieux. 

— Je suis désolé, Alban, pouffa-t-il. Je leur ai divulgué ton... orientation. Mais j’étais sûr qu’ils seraient aussi ouverts que moi.

— Bah ouais, on partage le même sang, je te rappelle, dit Robin. 

— Tu me comptes dedans ? demanda Lou. 

— Alors là, on s’avance ! dit-il après une grande inspiration.

La mimique exagérément prudente de Robin déclencha un rire général. Alban se détendit et but une nouvelle gorgée. Au moins, le concernant, les choses étaient claires. Il lui était assez souvent arrivé de devoir mentir, ou bien de devoir attendre une ouverture suffisamment naturelle pour évoquer son homosexualité. 

— Et donc, tu n’as pas répondu à ma question, dit Lou. 

Alban tourna les yeux vers le bar. 

— De dos, au moins, j’apprécie. 

— Et attends de voir son visage ! Matthias nous a répété au moins cinquante fois que tu recherchais désespérément ton âme sœur. Alors si t’es intéressé, je veux bien me mouiller pour t’aider. 

— Là tout de suite, je ne pense pas que ce soit nécessaire, dit Alban pour éviter une scène des plus embarrassantes. 

— Comment ça ? Tu as déjà quelqu’un à nous présenter ? Matthias, faut se mettre à jour !

Alban réfléchit aussi vite que possible pendant que Matthias défendait sa bonne foi. Difficile de prédire si Jakub voudrait se joindre à eux pour le week-end, et par-dessus tout, il n’avait pas la moindre envie de se lancer dans des heures d’explications. Il aurait trop honte s’il annonçait leurs retrouvailles d’aujourd’hui et que Jakub prenait son envol entre-temps. Un doute lui comprima le cœur. Est-ce qu’il profitait de lui en simulant des sentiments ? A Paris, il avait bien su escroquer des touristes pour parvenir à ses fins. Alban pressentit qu’il aurait du mal à l’abandonner le lendemain, le temps qu’il passe chez lui récupérer un « kit de survie » en douce. 

Il revint ensuite à la question de Lou. Sa décision était prise.

— Non, c’est pas encore d’actualité. Mais promis, vous serez tous les trois au courant le jour venu.

Leur conversation fut interrompue lorsque le fameux serveur fut de retour avec leurs boissons. Il était effectivement beau, mais d’une manière trop lisse et impersonnelle, quand Jakub disposait d’un charme parfaitement unique. Il sourit en se rappelant sa première impression :  la brute de service. Sa première phrase, avec sa voix si particulière, l’avait tout de suite intrigué. Il se souvint de sa nonchalance, qui cachait en fait un profond désarroi. 

— Allez, à notre week-end ! lança Matthias. 

Ils trinquèrent et burent une première rasade. 

— Je trouve qu’on parle beaucoup de moi, mais il faudrait aussi trouver une copine pour Matthias, dit Alban pour détourner l’attention de lui. 

— C’est vrai ça, Matt’ ! dit Robin. On aura bientôt des doutes. 

— Ah non ! Moi, je reste hétéro ! Chacun son rythme. Comme pour Alban, vous serez prévenus quand mon heure de gloire sera arrivée. Trêve de plaisanteries, passons au programme. Déjà, rendez-vous à dix-huit heures trente pile à ma voiture demain soir. Les retardataires ne seront pas attendus. 

— Ça rigole pas, ici, dit Alban. On se croirait presque à... l’armée. 

Le dernier mot de sa phrase lui avait encore rappelé Jakub. 

— On déposera nos affaires à la maison, puis on ira à pied en bord de mer. Papy a réservé un excellent restaurant de fruits de mer là-bas. Samedi matin, il y aura marché aux puces au village, alors je vous demanderai que nous y allions tous ensemble. Le reste de la journée, ce sera quartier libre. Dimanche matin, ceux qui veulent assister à la messe iront, on ne punira pas les grasses matinées. 

Matthias fit un clin d’œil à son cousin. 

— Et retour à Montpellier après le repas dominical. Tout est ok pour vous ? 

— Oui, chef ! se moqua Robin. 

***

La soirée avait été chouette, mais il tardait à Alban de retrouver son appartement et surtout son nouvel occupant. Le tram était aussi plein qu’en début de soirée, et plus bruyant car occupé par une foule d’étudiants montpelliérains apprêtés pour leur grosse soirée hebdomadaire. Les conversations étaient vives, déjà animées par l’alcool ; les rires résonnaient dans la nuit dès que les portes du tram s’ouvraient. 

La résidence était calme en comparaison. Seule une poignée de fenêtres étaient éclairées. Alban gagna le quatrième étage et poussa la porte de son appartement. La lumière orange était toujours là, elle veillait sur Jakub. Ce dernier était apparemment en train d’examiner son DM de maths. Il lâcha les feuillets et sourit à Alban. 

— Je suis content que tu sois de retour. 

Il s’approcha de lui et posa ses mains sur le haut de son torse. Cet élan était si sincère qu’Alban oublia ses doutes. Un attachement profond irradia tout son corps et celui démontré par Jakub ne pouvait être une froide manigance. 

— Tu as mangé ? demanda Alban. 

— Oui. Il reste des pâtes pour toi, si tu veux. 

Alban réchauffa le plat et s’assit à sa table. 

— Tu vas me regarder manger ?

— Il n’y a pas vraiment mieux à faire, en fait. T’es beau. 

Vers onze heures et demie, ils se retrouvèrent dans la chambre. Alban fantasmait sur le fait de dormir contre Jakub, il rêvait de se lover dans ses bras et de s’y assoupir. Raisonnablement, vu la taille du lit, il gonfla le matelas d’appoint et le positionna au pied du sommier.

D’ici-là, il avait encore envie de son amoureux. Chaque minute valait de l’or. Il se glissa alors avec lui sous la couverture et éteignit la lumière.

Il eut le sentiment de basculer dans une nouvelle dimension. Il n’y avait plus que cette peau tendue, ce souffle chaud, cette odeur inhabituelle, ce garçon. Les autres sens prenaient leur revanche sur la vue toute-puissante, il découvrit Jakub sous un angle nouveau. 

Une tension emplit rapidement la nuit. L’air semblait épais, comme si les prochains mots déclencheraient une tempête. Alban n’avait pas sommeil ; sa main hésita à aller vérifier si Jakub était aussi excité que lui au niveau de l’entrejambe. 


💬 Commentaires 4

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robert_dubois • 3 jours, 13 heures modifié
Très bien, la musique ! Le petit âne gris, c'est quand même autre chose que la musique robote, et les kicks font oublier le côté un peu niais des paroles, tout ça donne bien envie de danser et de se trémousser en rythme !

En ce qui concerne Alban, tu détailles un peu ses sentiments pour Jakub, et je trouve ça plutôt agréable à lire. Le dialogue est un peu juste, ils ne parlent pas beaucoup : ce sont des taiseux. Ca arrive, mais, pour l'auteur, il faut détailler le reste : les sentiments, les sensations, les gestes, pour que le lecteur y trouve son compte.
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lampertcity Auteur • 3 jours, 13 heures modifié
J'avais comme le pressentiment que ça te plairait plus que les musiques précédentes.
Le chapitre 27 est en fin de gestation !
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lampertcity Auteur • 3 jours, 13 heures
Je me suis fait la même réflexion hier : il y a assez peu de dialogues, donc je dois faire attention à bien faire passer mes messages.
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robert_dubois • 3 jours, 1 heure
Ce n'est pas forcément un défaut qu'il y ait peu de dialogues : dans la réalité les gens ne parlent pas forcément tant que ça, certains n'arrêtent pas, d'autres ne disent pas grand chose. Dans les romans, il y a des auteurs dont les personnages n'arrêtent pas de parler, et ça fait un peu artificiel et ça devient vite lassant quand les dialogues sont creux.

Bref, les dialogues étoffés ne sont pas forcément obligatoires, mais il faut compenser par autre chose pour soutenir l'intérêt du lecteur.
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