Vendredi 26 février
Le bonheur, ça ne se raconte pas. On ne fait pas de beaux romans, de beaux films avec du bonheur. Pour faire une belle histoire il faut du drame, de la dispute, de la querelle, du quiproquo, du ressentiment, de la rancune, du conflit, au minimum du simple non-dit qui empoisonne les relations, n’importe quoi qui donne du sel à la vie.
Le bonheur ce n’est que du sucre et à force c’est écœurant. Surtout le bonheur des autres. C’est pour cela que personne ne veut lire ou entendre des histoires de bonheur. Nous préférons savourer les malheurs d’autrui. Cela nous console un peu des nôtres.
C’est pour cela aussi que nous ne savons pas raconter le bonheur. Cela va faire plus de trois mois que je n’ai pas écrit une ligne dans mon journal qui de ce fait ne mérite plus son nom. Mon hebdomadaire, mon mensuel, mon trimestriel ? Comment on compte ? On utilise la fréquence minimale d’écriture, la fréquence maximale, la moyenne ?
Attention, depuis trois mois, la vie n’a pas été pour autant un long fleuve tranquille. Il y a eu beaucoup de moments de bonheur mais aussi quelques clashs. Mais fait-on un roman d’une dispute pour savoir s’il faut passer la raclette sur la paroi de douche après chaque usage, ou le faire une fois par semaine avec du vinaigre blanc pour effacer toute trace potentielle de calcaire ? Y a-t-il matière à faire un film mettant en scène les partisans du fait de rincer la vaisselle avant de la mettre au lave-vaisselle face à ceux qui prétendent que ce dernier est capable de laver autre chose que de la vaisselle propre ? Ce sont pourtant des sujets hautement passionnants puisque nous sommes parvenus à y consacrer des soirées entières, avec éclats de voix, portes qui claquent, bouderies chacun dans son coin, lui dans son atelier au rez-de-chaussée, moi au second étage sous les toits.
Nous avons même réussi à nous engueuler à propos de Marie. Il faut le faire ! Surtout pour le motif que nous avions trouvé ! Lui prétendait que nous ne la laissions pas suffisamment respirer. Avant que je ne m’installe chez lui, il ne prenait en moyenne qu’un repas sur trois avec elle. Là nous étions rendus plutôt à deux repas sur trois. Quant à moi, j’étais curieuse d’en savoir plus sur elle, sa vie, avec Charles avec Hervé, qui était ce Franz, pourquoi faisait-elle un amalgame avec mon Fañch. Je souhaitais donc plutôt multiplier les occasions de lui tirer les vers du nez.
A force de passer mes soirées avec elle, quand Fañch redescendait dans son atelier, j’avais quand même pu progresser dans mon enquête. J’en savais plus sur Charles et Hervé, sur les vacances qu’ils passaient tous les trois. Formaient-ils un trio amoureux, genre Jules et Jim ? Au moins, cela n’avait pas fini de façon aussi dramatique que dans le film. En m’évoquant ses voyages en Italie avec eux, elle avait déploré que les photos qu’elle avait prises à l’époque étaient toutes sous forme de diapositives et que c’était, pour elle, compliqué de les revoir. Après avoir demandé conseil à Wilhem, j’avais réussi à les numériser et les mettre sur mon ordinateur. Marie avait alors voulu s’acheter un ordinateur à elle. Il a fallu que Fañch et moi lui montrions comment classer les photos, comment ajouter des légendes. Elle passait des heures et des heures dessus. Elle avait même mis en page des albums qu’elle avait fait imprimer via un site internet dédié. Elle passait ensuite des soirées entières à les feuilleter, en s’essuyant le coin des yeux avec un mouchoir. En revanche, je n’avais pas encore réussi à lui arracher un mot sur le fameux Franz. Devant mon insistance, elle m’a juste promis qu’elle me raconterait un jour, à condition que je le demande correctement. C’était quoi le demander correctement ? J’avais essayé toutes les manières possibles, en vain.
Vous voyez ! Je me décide à raconter ces trois derniers mois de bonheur et je commence par parler des disputes avec Fañch, des mystères qu’entretient Marie. Incorrigible.
Je devrais plutôt parler du bonheur de vivre avec lui, de nos corps qui se connaissent de mieux en mieux, de nos rapports intimes qui nous apportent de plus en plus de plaisirs. Je dis cela, mais en fait pour lui, je n’en sais rien. Pour moi cependant, c’est certain. Les fois où il ne parvient pas à me procurer un orgasme vaginal sont de plus en plus rares. Quand nous faisons l’amour, je ferme de plus en plus souvent les yeux pour mieux me concentrer sur les sensations que me procure son pénis coulissant dans mon vagin. J’aime le sentir en moi, j’aime le sentir jouir en moi.
Ce que j’aime le plus, c’est faire l’amour dans son atelier. Je me suis acheté une chemise de nuit, blanche avec un joli décolleté en dentelles spécialement pour cela. Quand il redescend travailler le soir (ce qui lui arrive souvent quand il n’est pas en déplacement) et qu’à force de regarder, seule, des séries romantiques je me prends à avoir envie de lui, j’enfile ma chemise de nuit, et je descends dans son atelier. Je m’assois sur son établi. Il comprend alors immédiatement ce dont j’ai envie. Il s’approche de moi, j’écarte les jambes. Je ne porte jamais de culotte sous ma chemise de nuit. Parfois il glisse un doigt dans mon vagin pour vérifier que je mouille pour lui. Parfois je ne lui en laisse pas le temps. Je détache son ceinturon, je dégrafe son pantalon. Généralement il me fait passer ma chemise de nuit par-dessus tête pour pouvoir mieux accéder à mes seins. Je le mets également torse nu pour pouvoir respirer sa peau, en apprécier la chaleur et la douceur. Il me pénètre alors doucement, comme il l’avait fait sur l’ilot central de la cuisine quand nous l’avions installé. Mais là, pas besoin d‘escabeau, c’est juste la bonne hauteur. C’est dans cette position qu’il me procure les orgasmes les plus intenses, des orgasmes qui n’en finissent pas, qui ne s’achèvent que lorsque lui-même jouit en moi, me laissant pantelante, vidée, comblée. Je sais ça ne veut rien dire. Je dis tout et son contraire mais je ne saurais décrire autrement l’état dans lequel je me sens après.
J’essaie de ne pas le marquer au cou comme la première fois que nous avons fait l’amour de cette manière, mais il lui arrive tout de même souvent de finir avec des traces de suçons ou même carrément de morsures sur sa clavicule, tellement je me suis retenue de hurler mon plaisir. Il ne s’en plaint jamais alors que je dois lui faire mal. Je l’ai parfois surpris à contempler dans le miroir de la salle de bain, ces stigmates qui sont la preuve du plaisir qu’il m’a procuré. Il arbore alors un sourire satisfait sur les lèvres. Ces marques, il en fait des trophées. Et puis je pense aussi qu’il se réjouit de leurs conséquences. Car si le lendemain, ces traces sont encore visibles, il est fort probable que je dépose un bisou magique dessus pour tenter de les effacer, des bisous qui partiront de son épaule, descendront sur son téton, s’attarderont sur son ventre et finiront probablement se déposer sur sa verge. Il sait alors que je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour lui rendre le plaisir qu’il m’a procuré la veille. Dans ces conditions, de quoi se plaindrait-il ?
Mais quel est l’intérêt de raconter cela ? Le bonheur, ça ne se raconte pas, ça se vit !
Je ne vois plus mon psy. Je pense que nous avons fait ensemble à peu près le tour des questions qui me travaillaient. Cela fait bien longtemps que je ne fais plus de cauchemars, en tout cas, pas de la nature de ceux qui m’avaient empêché de dormir des nuits entières en juillet dernier. Je ne sais pas qui de Fañch ou de mon psy a été le thérapeute le plus efficace. Fañch fut, en tout cas, celui qui m’a couté le moins cher des deux.
Sinon, que s’est-il passé pendant ces trois mois ?
D’abord il y a eu Noël. Nous l’avons fêté dans la famille de Fañch, chez Soizic et Gwendal. C’est Emilien et Corentin qui nous y ont conduit en voiture. Nous sommes arrivés à Scaër le 23 au soir Corentin et Emilien s’étant accaparés la grande chambre avec la double douche où nous avions dormi la première fois, nous avons dormi dans la toute nouvelle suite que Gwendal avait presque finie. Une suite ! Quand Soizic m’a annoncé que nous allions y dormir, j’ai cru que nous étions gâtés. J’ai cependant assez vite déchanté : c’était juste une chambre avec une mezzanine à laquelle on pouvait accéder par l’escalier que Fañch avait aidé son frère à poser quand nous étions venus en juin.
« La mezzanine c’est pour faire une suite familiale avec des lits pour enfants. Rêve pas ! Si elle avait été finie, tu n’aurais pas eu plus de confort. Mais elle est bien cette chambre, non ? »
Elle était très bien. Le matin du 24, nous avons été réveillés par deux petits monstres qui ont débarqué dans le lit. C’est Fañch qui a subit l’essentiel de l’assaut, me laissant juste le temps d’enfiler ma chemise de nuit que j’avais emportée. Il a été attaqué à coup de chatouilles par Enora et Malo qui voulaient se venger du fait que cela faisait plus de six mois qu’il n’était pas venu. Il m’a appelé à l’aide et cela a fini en bataille générale de chatouilles.
Six mois que nous n’étions pas venus ! Il est vrai que cela faisait long. Je me sentais un peu coupable d’avoir séparé Fañch des siens. C’est un peu pour moi qu’il avait sacrifié son été à effectuer des travaux dans son appartement. Après cela, c’est son boulot qui l’avait mobilisé à plein temps, mais de cela je n’étais pas responsable. Nous avions quand même vu Malo qui était venu passer quelques jours à Rennes, fin octobre. Ce sont ses grands-parents qui l’avaient amené pour qu’il puisse fêter son anniversaire avec Corentin, son parrain. Ce fut surtout un prétexte pour Annie qui était curieuse de visiter l’appartement de Fañch après travaux. Malo avait dormi chez nous. Ils avaient passé quasiment tout une journée, Fañch et lui, à l’Espace des Sciences, aux Champs Libres. Je les avais accompagnés. Mauvaise idée : l’oncle et le neveu était à fond dedans et moi je m’y suis ennuyée à mourir. J’aurais mieux fait de rester la maison.
Pour ces fêtes de Noël, étaient également présents à Scaër, les parents et la petite sœur de Soizic. L’ambiance fut joyeuse, les cadeaux échangés nombreux, trop nombreux. Même moi ai eu le droit à deux trois bricoles : un pot de miel de la première récolte de Soizic, un roman de la part d’Annie et Jacques, une eau de toilette de la part de mon chéri. Il ne s’était pas embêté : constatant que mon flacon était presque vide, il s’était contenté de racheter le même. Après, vu le grand jeu qu’il m’avait sorti pour mon anniversaire, un mois avant, je n’allais pas râler. J’arborais d’ailleurs pour les fêtes les splendides boucles d’oreille qu’il m’avait offert à cette occasion. Soizic est venue les regardez de près.
« Je suis jalouse : c’est un garçon très amoureux de toi qui a dû te les offrir !
- Gwendal ne t’a jamais offert de bijoux ?
- Au début on n’avait pas trop de sous. Mais les diamants que je porte aux oreilles, c’est effectivement lui qui me les a offerts pour la naissance de Malo. Et le pendentif assorti, c’est pour celle d’Enora. La bague, ça a été avant, avec son premier salaire. On s’était d’ailleurs engueulé à cause de cela. Un moment assez épique dans notre couple ! Il m’a juré que ce n’était pas une bague de fiançailles. Sauf si je le voulais.
- Et vous vous êtes mariés ?
- Non, on s’est juste pascé. Mais surtout on a fait des enfants et ça c’est un engagement beaucoup plus fort qu’un bout de papier signé à la mairie. On ne peut pas divorcer de ses enfants ».
Rester des heures assises à table a toujours été une épreuve pour moi. J’essayais régulièrement de proposer mon aide pour amener des plats de la cuisine ou débarrasser la table et mettre les assiettes dans le lave-vaisselle, n’importe quoi, histoire de pouvoir me lever et me dégourdir les jambes. Mais force est de constater que mon aide était peu utile. Connaissant mieux la maison, tous les autres étaient bien plus efficaces que moi. Même Emilien.
Emilien n’avait pas l’air, ce soir-là, dans son assiette. Lui toujours extravagant était plutôt réservé. A l’inverse, Corentin, plutôt intraverti d’habitude, redoublait d’attentions à son égard. A un moment Emilien est sorti. « Pour prendre l’air », a-t-il annoncé. J’ai trouvé également que c’était un excellent prétexte pour quitter la table un moment. Je l’ai donc suivi de peu. Il était assis sur le banc sous la fenêtre de la cuisine, le visage dans ses mains. Je lui ai demandé si ça allait. Il m’a dit que oui mais tout dans les grandes aspirations qu’il avait prises avant de parler, dans sa voix fêlée, disait le contraire. Je lui ai donc plutôt demandé ce qui n’allait pas. Il m’a parlé de sa famille, du contraste avec celle de Corentin, de sa mère qui l’avait renié quand il avait fait son coming-out. Il avait pourtant compté sur elle pour arrondir les angles avec son père dont il craignait la réaction. En fait ce fut le contraire : son père a très bien accepté la situation, n’y voyant qu’un fait sans réelle importance ; c’est sa mère qui, après lui avoir dit que « cela allait lui passer », que « c’était la mode aujourd’hui chez les jeunes », l’avait finalement rejeté. Il ne l’avait plus vu depuis six ans. Son frère non plus ne lui parlait plus. Il lui avait même interdit de s’approcher de sa femme et de ses enfants, en particulier de son fils, comme si l’homosexualité était une maladie contagieuse. Seul son père le voyait au début, en cachette. Une fois par mois, ils se faisaient un resto tous les deux, père et fils.
« Et tu ne le vois plus du tout ?
- Je continue à aller le voir une fois pas mois, mais mon papa n’est plus très causant depuis qu’il réside au cimetière de l’Est. Je lui parle. Il ne me répond pas, mais je suis certain qu’il m’écoute ».
Ce fut un choc pour moi d’apprendre tout cela. Un étonnement aussi qu’il se confie à moi si ouvertement, moi qu’il connaissait à peine. Cela m’a fait voir Emilien sous un angle différent. J’ai vu derrière le nez rouge et le maquillage du clown, l’homme brisé qu’il était. Les clowns ne sont-ils pas toujours un peu tristes ? Ne jouent-ils pas les clowns pour justement dissimuler leur tristesse ?
« La famille de Coco, c’est comme un baume au cœur pour moi. Eux ont accueilli à bras ouverts l’orphelin que j’étais devenu. Moi à qui il auraient pu en vouloir d’avoir dévoyé leur fils. Je leur en serais toujours reconnaissant, même si le baume qu’ils appliquent sur mon cœur chaque fois que je passe un moment avec eux, me rappelle l’ampleur de la blessure dont je continue de souffrir. Ils sont ma deuxième famille et même peut-être la seule désormais. Je ferais tout pour eux, je me battrais bec et ongles pour les défendre. Tu sais, le premier soir où je suis venu chez toi, j’ai tenu à y aller seul. Si tu te souviens bien, je t’ai beaucoup fait parler au début, soi-disant pour avoir ta version des faits. La seule chose qui m’intéressait en fait était de savoir la nature de tes sentiments pour Fañch.
- Et tu as été rassuré ?
- Si j’avais eu le moindre doute sur leur sincérité, je serais rentré à la maison sans toi en disant qu’aucune réconciliation n’était possible, quitte à mentir au gamin. Pour son bien ! Et nous ne serions pas là ce soir à avoir cette conversation. Je ne veux pas que tu te méprennes : tout ce que j’ai fait pour toi et Fañch, je ne l’ai pas fait pour vous deux, je l’ai fait pour lui, seulement pour lui. Parce que c’est le petit frère de Corentin. Tu n’as pas intérêt à me le faire regretter un jour.
- C’est une menace ?
- Non, je trouve juste plus honnête de te dire la vérité. Que tu saches à quoi t’en tenir. Je t’aime bien Julie, mais Corentin, ses parents, son frère, sa belle-sœur, ses neveu et nièce et le gamin passeront toujours avant toi.
- C’est drôle que tu l’appelles le « gamin ».
- Oops, je n’aurais pas dû dire cela. C’est comme cela que ses frères parlent de lui mais jamais devant lui. Il n’aime pas. Aux yeux de ses frères, Fañch demeure le gamin que leurs parents leur demandaient de protéger. Après je reconnais que Fañch ne fait pas grand-chose pour casser cette image. Il va avoir bientôt 25 ans et, avec ses airs d’éternel adolescent, on n’est toujours pas sûr en le voyant qu’il en a plus de 18 ».
Je n’ai pu qu’approuver, ayant moi-même douté qu’il fut majeur au début de notre relation. Et comment contredire Emilien alors que le lendemain matin, alors que tout le monde s’activait en cuisine ou pour mettre la table pour le repas de Noël, j’ai vu Fañch assis par terre était en train de jouer aux Lego avec Malo. Ils montaient ensemble la fusée Tintin qui avait été offerte, non pas à Malo, mais à Fañch, par ses frères. Un vrai môme, mon homme ! Ça m’a rappelé la chanson.
Tous les hommes veulent redevenir des mômes
Replonger dans des rêves polychromes
Les genoux couverts de mercurochrome
Médaille en chocolat pour tout diplôme
Fañch avait trouvé la solution. Il était resté un môme.
Pour Noël, je lui avais offert des fringues. Je m’étais assuré avant qu’il accepterait que je le fasse. Malgré son autorisation, j’avais pris mes précautions en inspectant sa garde-robe pour savoir ce qu’il aimait, en demandant à Soizic ce qu’il n’aimait pas. Je ne m’étais apparemment pas trop plantée car le jour de noël il a tenu à porter la chemise et le pull que je lui avais offert la veille. Cela ne m’a pas empêché de me poser la question : l’avait-il fait pour me faire plaisir ou parce que cela lui plaisait vraiment ? En tout cas, moi je trouvais que cela lui allait super bien. Il était beau mon homme… en train de jouer aux Lego.
De la suite des vacances de Noël, il n’y a pas grand’ chose à raconter. Nous sommes restés quelques jours à Scaër où Fañch a passé ses journées à aider son frère dans les travaux et ses soirées avec ses neveu et nièce à leur raconter des histoires. Nous avons pris le train le mardi pour Nantes où nous avons passé deux jours chez ma mère et donc une nuit dans le lit qui grince si horriblement. Nous avons passé le réveillon du Nouvel An chez Amanda et Arnold, et donc chez Kylian aussi maintenant. Rebecca était évidemment également présente ainsi que quelques amis d’Amanda et Arnold.
Au mois de janvier, j’ai réussi à trainer Fañch dans les boutiques pour les soldes. Il a daigné que je l’aide à choisir quelques tenues pour lui. J’ai d’ailleurs remarqué qu’il me faisait de plus en plus confiance pour s’habiller. Cela allait même au delà. Sa tactique préférée était de prendre sa douche au dernier moment, alors que nous devions partir et étions déjà limite en retard. Je râlais, forcément, et il me répondait alors que, pour gagner du temps, je n’avais qu’à lui sortir les affaires qu’il devait mettre. Quand je lui demandais ce qu’il voulait que je sorte, il me répondait immanquablement : « Comme tu veux ! Choisis, toi ! ». Je n’arrivais pas à savoir si c’était par flemme, par peur de se tromper avec ses yeux qui ne distinguent pas bien toutes les couleurs, ou pour me faire plaisir, pour être sûr d’être beau pour moi. J’ai bien essayé de lui poser la question mais il m’a évidemment toujours répondu par une pirouette : « Pour gagner du temps ! ».
J’en ai parlé avec mon amie Elise qui était en master avec moi. Elle travaille aujourd’hui à Paris dans le secteur du prêt-à-porter pour homme. Elle avait pris ce taf pour suivre son Aymeric dont elle était raide dingue à l’époque. Au bout de trois mois de vie commune, elle avait cassé mais était restée à Paris..
« Je te l’avais bien dit que c’était un gros con !
- On n’est pas toujours lucide quand on est amoureuse. Et toi, toujours avec Hugo ?
- M’en parle pas ! Il me trompait avec toute la ville. J’ai fini par le foutre dehors.
- Qu’est-ce que je disais à propos de la lucidité des femmes amoureuses !
- Tu aurais pu me le dire que c’était un gros con !
- Je te l’ai dit mais je ne suis pas sûr que tu m’aies entendue. Je n’ai d’ailleurs moi-même aucun souvenir que tu m’aies prévenue qu’Aymeric était un gros con ! Il paraît que l’amour rend aveugle. Il rend sourde aussi, apparemment ! »
Nous ensuite parlé de nos nouveaux mecs. Elle vivait en couple depuis deux ans avec un certain Anatole, un informaticien responsable du site de vente en ligne de la chaine de magasin pour laquelle elle bossait. Bien que travaillant pour une marque de fringues, son mec ne savait, selon elle, pas s’habiller : pantalon et teeshirt noirs toute l’année, parfois du gris mais foncé de préférence. Je lui ai alors parlé de Fañch qui, sous prétexte d’un problème de perception de couleurs, avait délégué cette tâche d’abord à sa belle-sœur, et aujourd’hui de plus en plus à moi. Je lui ai raconté le système de marquage qu’il utilisait pour être sûr d’avoir toujours des tenues assorties. J’ai évoqué sa réticence à entrer dans des boutiques de fringues. Si je fais le bilan de notre déjeuner ce jour-là, nous avons dû passer les trois quarts du temps à dire du mal de nos mecs. Et dire que nous prétendions être amoureuses d’eux !
Est-ce le signe que les sentiments que l’on éprouve pour quelqu’un finissent fatalement par perdre en intensité ?
Passez notre amour à la machine.
Faites-le bouillir
Pour voir si les couleurs d'origine
Peuvent revenir.
Est-ce qu'on peut ravoir à l'eau de Javel
Des sentiments,
La blancheur qu'on croyait éternelle,
Avant ?
L’amour qu’éprouve Fañch pour moi finira-t-il aussi par se délaver ? Il est vrai qu’il m’inquiète parfois. Je l’ai trouvé, ces dernières semaines de plus en plus irritable. Souvent pour un rien. Par exemple, cela devrait être fin janvier, avant qu’il n’entame le chantier à Nantes. Nous avons pris l’habitude, les filles et moi, de nous retrouver une semaine sur deux environs, entre nous, les unes chez les autres. Enfin finalement plutôt chez Rebecca ou chez moi, puisque sinon il aurait fallu virer Arnold et Kylian de chez Amanda. Quand cela se passait chez moi, enfin chez nous, Fañch se réfugiait lui dans son antre, au rez-de-chaussée, soit pour bosser, soit pour y jouer à l’ordi en ligne avec ses potes. Ce soir-là il avait été particulièrement adorable. Il avait passé une partie de l’après-midi à nous préparer un petit apéro sympa. Il avait tartiné des blinis et confectionné des sacristains comme il appelait cela. Ce sont des bâtonnets torsadés faits de pâte feuilletée avec du fromage et du cumin. Tout chauds, sortis du four c’est excellent. Il avait également garni des galettes de sarrazin de fromage fouetté, de ciboulette et de tranches de truite fumée, les avaient roulées et découpées en petits tronçons pour faire des bouchées très fraiches. La bouteille de Prosecco était au frais, l’Aperol était sorti : ce serait donc soirée Spritz. Et potins. Evidemment.
Rebecca et Amanda était arrivées ensemble, alors que Fañch finissait de tout mettre en place. Un amour ! Rebecca avait commencé à parler d’un type dans le métro qu’elles venaient de prendre, qui occupait deux sièges alors que le wagon était bondé, les jambes largement écartées. Pas gêné le type ! Rebecca a commencé à déblatérer sur le manspreading et ce besoin qu’ont les mecs de toujours vouloir revendiquer leur domination en s’accaparant l’espace public.
D’un coup Fañch s’est énervé, il lui a balancé que tout cela était du bullshit, qu’il fallait arrêter de tout interpréter comme des rapports de force entre sexes, comme pour le barbecue ou autres conneries de ce genre. Que si les mecs aimaient bien s’assoir les jambes écartées c’était pour une raison de confort. Comme Rebecca lui faisait remarquer que selon la médecine, les mecs n’avaient pas aucun besoin de garder leurs jambes écartées pour éviter de comprimer leur précieuses testicules, il lui a rétorqué assez méchamment :
« Je te parle pas de nécessité, je te parle de confort »
Il a saisi une balle de tennis qui traînait sur l’ilot central de la cuisine, allez savoir pourquoi, et l’a balancé à Rebecca
« Tiens attrape ça et calle toi la entre les jambes ! Et dis-moi si c’est plus confortable les jambes serrées ou écartées. Je dis bien confortable, pas nécessaire, ni même douloureux, de toute façon la balle n’est pas innervée. Ton type, il s’est simplement, instinctivement mis à l’aise, en se foutant pas mal des autres. C’est juste un goujat, un mal poli, un égoïste. Comme ces gens, souvent des filles d’ailleurs, qui racontent leur vie au téléphone dans les trains ou dans les transports en commun en se foutant pas mal de savoir si elle dérange les autres ou pas. Il ne faut pas y voir un symptôme du patriarcat, juste un type mal poli. Et encore je n’en sais rien. Il faisait quoi ton type ?
- Je ne sais pas moi, je crois qu’il matait une vidéo sur son téléphone.
- Tu as osé lui demander si tu pouvais t’assoir à côté de lui ? Je suis sûr que non ! Tu l’aurais fait, je suis prêt à parier un billet qu’il se serait rendu compte de la situation, aurait resserré ses jambes, voire même se serait levé pour vous laisser les deux places à Amanda et toi. Et tu ne te serais pas plainte de sa galanterie, pourtant un symptôme bien plus marqué du patriarcat puisqu’il revient à considérer les femmes comme plus faibles et donc inférieurs aux hommes ! Bon rends-moi ma balle, c’est pour tester un truc en bas. Je vous laisse à vos conneries. Bonne soirée ! »
Et il a quitté la pièce, non sans emporter une assiette garnie. Il y a eu un moment de sidération. Je ne l’avais jamais vu énervé comme cela. J’étais estomaquée, lui qui me disait toujours que les délires féministes de Rebecca le faisaient rire, là il s‘était presque mis en colère.
« Qu’est-ce qu’il lui prend à ton mec ? » a demandé Rebecca.
Qu’est-ce que j’en savais, moi ! Nous sommes restées un moment silencieuses toutes les trois. C’est Amanda qui a fini par rompre le silence.
« Ça fait combien de temps qu’il n’a pas pris de vacances ton mec ? »
Cette question-là, j’en connaissais la réponse : pas depuis que je le connais, c’est-à-dire au moins neuf mois. Il y avait eu au début de notre relation, l’accident de Medhi qu’il avait dû remplacer au pied levé à tel point que nous n’avions guère pu nous voir pendant des semaines. Puis il y avait eu les travaux à la maison, un peu à cause de moi et enfin, depuis septembre, le contrat qu’il avait décroché et auquel il avait consacré ses journées, ses soirées et même une partie des week-ends .
Nous avions bien eu quelques moments de détente. Nous étions allés deux fois à Scaër, mais chaque fois il avait été réquisitionné par son frère pour l’aider dans les travaux. A Nantes je l’avais empêché de dormir avec mes cauchemars. En neuf mois, il n’avait eu droit qu’à deux véritables breaks : le week-end prolongé du 14 juillet à Dinard avec ses potes et celui qu’il m’avait offert du coté de Cancale pour mon anniversaire.
Nous avons dès lors décidé avec les filles de consacrer notre soirée à tenter d’organiser des vacances à prendre en urgence. Pour aller où ? Arnold et Kylian essayaient depuis quelques temps de lconvaincre Amanda d’aller passer une semaine au ski avec eux. Une piste envisageable mais à laquelle Rebecca s’est immédiatement farouchement opposée. Pour elle, des vacances ce n’était pas fait pour se fatiguer. Elle voyait plutôt quelque chose du type « passer ses journées à boire des vins chauds en terrasse dans un chalet d’altitude ». Un consensus a donc facilement pu être trouvé. Restait plus qu’à se mettre d’accord sur les dates. Pour des raisons de budgets, ce serait forcément hors période scolaire donc début mars maintenant. En plus ce serait plus facile pour Fañch puisque Younès serait retourné en cours. Il fallait aussi trouver un appart sympa à louer avec quatre chambres si possible, dans une station cool, avec des pistes pour skier et des bars d’altitude pour boire des vins chauds.
Restait enfin surtout à convaincre Fañch. Je ne savais même pas s’il savait skier. Cela ne fût finalement plus facile que je ne le craignais. Par rapport au planning qu’ils avaient établi Marc et lui, il a reconnu que grâce à Younès, ils avaient au moins deux semaines d’avance. Il pouvait donc se permettre d’en sacrifier une. Il a également admis qu’un changement d’air lui ferait du bien et lui permettrait peut-être d’aborder la dernière ligne droite de son contrat en étant plus efficace. La montagne était une destination qui le tentait. Il savait d’ailleurs skier. Selon ses propres dires, il se débrouillait sur des planches. Je m’étais promise de rester avec lui et de l’aider si nécessaire.
Il ne voyait pas non plus d’objection à partir une semaine en vacances avec Rebecca malgré leur clash. Il avait même admis s’être un peu emporté pour pas grand’ chose. Il y avait juste mis une condition : que nous dispositions d‘une chambre tous les deux, car il allait passer quasi tout le mois de février et mars à Nantes. Après il serait à Vannes les deux mois suivants, donc il voulait profiter de moi un maximum avant. Evidemment en demandant cela, il arborait son petit sourire espiègle qui m’a toujours fait craquer. J’étais à deux doigts de lui donner un acompte de suite.
En fin de compte, j’ai posé les deux premières semaines de mars. Ce serait donc deux semaines que nous passerions ensemble, la première semaine avec Younès et lui à Nantes, dans le Airbnb qu’il avait loué pour la durée des travaux, la seconde au ski. Passer quelques jours à Nantes me permettrait de voir ma mère mais sans dormir chez elle. Il était même possible que je déjeune un midi avec mon père avec qui j’échangeais régulièrement par SMS depuis mon anniversaire.
Mes vacances à moi commençaient donc par ce week-end du 28 févier, où nous devions célébrer son anniversaire. Il avait organisé pour le mien, une superbe surprise. J’étais bien décidée à lui rendre la pareille. La première fois qu’il m’avait dit être né un 28 février, j’avais immédiatement fait la remarque qu’à un jour près, on ne lui aurait souhaité son anniversaire que tous les quatre ans. Je ne devais pas être la première à lui faire.
« A deux ans plus ou moins un jour près tu veux dire ! L’année 2002 n’était pas bissextile » m’a-t-il répondu. La prochaine fois j’y réfléchirais à deux fois avant de dire une bêtise.
J’ai échafaudé plein de plans pour ce week-end mais rien ne s’est passé comme je l’avais prévu, moi. Le vendredi soir, il était à peine rentré de Nantes, il venait tout juste de se taper presque deux heures de route pour revenir sur Rennes et ramener Younès chez lui, que j’ai dû m’employer à le convaincre de ressortir. Lui n’aspirait qu’à une chose : s’affaler dans le canapé et passer la soirée à glander.
Je l’ai envoyé sous la douche. Il a bougonné. Je lui ai sorti ses affaires : son pantalon bleu à pinces, une chemise à motifs rouges et bleus, coupe slim, que nous avions acheté ensemble pendant les soldes, et dans laquelle il est si sexy. Avec le pull qu’il avait acheté à Cancale, il serait parfait. Il a rouspété, disant que c’était bien trop habillé, qu’il n’avait pas envie d’une soirée sophistiquée, il voulait juste être là tranquille avec moi. Je lui ai dit que ce soir-là nous allions seulement chez son frère, que la surprise pour son anniversaire ce serait après. Il a alors franchement râlé.
« Fait chier Coco ! Mon anniv’ c’est dimanche, pas vendredi !
- C’est lui qui a insisté pour faire cela ce soir. Il doit avoir une bonne raison. J’imagine qu’il t’expliquera.
- Il a intérêt ! Il fait chier ! Il aurait pu me demander mon avis avant ! »
C’est Emilien qui nous a ouvert. Fañch était encore à se trainer dans l’escalier en maugréant. Mais quand il est rentré dans le séjour ils étaient tous là : Corentin, bien sûr, mais aussi Soizic, Gwendal, Malo, Enora, Annie, Jacques, tout son clan spécialement venu à Rennes pour fêter ses 25 ans.
Il ne m’avait pas été permis de lui organiser une surprise. Ce sont ses frères et ses parents qui s’en étaient chargés. Ils avaient même prévu de passer tout le week-end avec lui. A voir son changement d’humeur aussi subit que radical, j’ai bien dû admettre que jamais je n’aurais pas pu organiser une surprise qui lui aurait fait plus plaisir que celle-ci. Il a embrassé tout le monde avant de venir me rouler un patin d’enfer pour me remercier. Comme si j’y étais pour quelque chose, à part le fait d’avoir eu à le trainer jusqu’’ici.
Annie et Jacques avaient pris une chambre d’hôtel. Soizic et Gwendal dormaient chez Emilien et Corentin et nous avions récupéré les deux petits monstres. J’ai appris à me rhabiller après avoir fait l’amour à mon chéri de façon à être décente pour subir leur assaut le matin où on se retrouvait à quatre dans le lit.
Ce n’est que le jour J, le dimanche midi, que Fañch a eu le droit de découvrir ses cadeaux. Je ne lui avais offert qu’un casque de ski. Annie avait amené tout le reste de ses affaires mais pas moyen de remettre la main sur son casque. Mon véritable cadeau était la semaine au ski que je lui offrais.
Les siens s’étaient cotisés pour lui offrir une montre avec plein d’engrenages visibles et une trotteuse qui semblait flotter dans la montre. Malo et lui ont passé un temps fou à l’admirer et à émettre des hypothèses sur comment cela pouvait marcher. Enora était montée sur mes genoux pour regarder elle aussi. J’ai su alors que j’étais adoptée.
Les repas le dimanche midi
Comme j'sais plus qui disait...
Le bonheur ça se trouve pas en lingots
Mais en p'tite monnaie
Le bonheur, ça ne se raconte pas, ça se déguste.
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