Chapitre 2 - Couleur de l'âme (1/2)
Ces deux premiers jours avaient filé sans que je n’en prenne conscience. Je commençais seulement à me familiariser avec mon nouvel environnement. Les peintures sur les murs des couloirs de mon aile ondulaient avec grâce, se mouvaient à la cadence de mes pas. Elles dansaient, s’entrelacaient, se mêlaient avec la sensualité d’un ballet céleste.
Cette curiosité m’avait interpellé à chaque début de cours, me questionnant sur leur présence. Au-delà de ce mystère, j’appréciais qu’elles m’accompagnent, apaisant ma solitude.
Quand je pris le dernier branchement, une peinture me coupa dans ma course. Son paysage enneigé, baigné dans une brume épaisse et humide me parut familier. Pourtant, ce n’était pas cette proximité qui m’interpellait mais le fait qu’elle était complètement statique. Aucune danse, aucun entortillement. Comme si elle était… morte.
D’un mouvement hésitant, je portai mes doigts vers le mur, près à caresser les reliefs du dessin, quand des bruits de pas métalliques me firent sursauter. Derrière moi, la R.D.Â. patrouillait en rang, d’un mouvement automate.
L’inquiétude irrationnelle me poussa à déguerpir et à rejoindre ma salle de cours. L’écho de la R.D.Â. me collait comme une ombre, m’accompagnant même à l’intérieur de la salle. J’avançai le dos voûté, comme un animal apeuré. Leurs casques pivotèrent sur chacun de nous avant qu’ils ne quittent les lieux.
Je rejoignis Mirabella, avec qui je commençais à sympathiser. Son regard bienveillant se posa sur le mien tandis que je prenais place en silence.
Notre professeur de l’Âme et ses secrets, Monsieur Tantum, entra d’un pas énergique. Sous sa moustache brossée, ses lèvres fines s’étiraient en un rictus impatient. Ses cheveux bruns épars s’agitaient sur son crâne. Ses lunettes glissaient sur son nez patate – il les remonta d’un geste de l’index. Il posa ses yeux noisettes sur nos regards emplis d’attente.
D’un geste nerveux, je jouai avec ma bague. Son expression me rappelait parfois celle de mon père, et sans que je ne me l’explique, je me sentais agité. Cette fois-ci, j’eus l’impression qu’il me sondait, comme s’il tentait de percer mes secrets les plus sombres à jour. Pour rompre ce contact, je reportai mon attention sur mon bijou, et partis dans une analyse détaillée pour me donner un air occupé. Les pierres noires m’observaient d’une lueur brumeuse.
Ne sachant comment me comporter, je l’ôtais, la remettais, l’ôtais à nouveau. Quand le professeur se racla la gorge sur un ton sévère, je laissai échapper ma bague et la rattrapai de justesse avant qu’elle ne percute le sol. Plusieurs visages se tournèrent dans ma direction. Je la posais délicatement sur la table, n’osant plus faire le moindre mouvement.
— Pour commencer ce nouveau cours, je souhaiterais que vous répondiez à cette question fondamentale : qu’est-ce qu’une âme ?
La question s’inscrit sur l’écran tactile derrière lui. Plusieurs d’entre nous – dont moi-même – levèrent la main.
— Oui, vous.
Il désigna une élève à ma gauche, dont les cheveux roux cascadaient sur ses épaules.
— L’âme, commença-t-elle d’une voix fluette et assurée, est le noyau de l’être, le « soi » qui réside dans le corps et le guide. Sans l’âme, le corps serait un simple contenant vide, une coquille sans vie. Elle insuffle la vie, la pensée, la parole, les émotions, les désirs… Elle façonne la personnalité et l'identité, unissant le corps et l’esprit dans une danse éternelle.
— Très bien, ma chère. C’est une définition complète, mais je souhaiterais que vous plongiez au cœur de votre âme. Que votre réponse vienne du fond de vos tripes.
Deux, trois mains se levèrent timidement.
— Oui, vous là-bas.
D’un geste du menton, il désigna un jeune homme aux regards perçants.
— L’âme est la couleur de l’être, fit-il d’une voix grave, sa signature unique à travers le corps. Elle n’est jamais lisse, toujours marquée, brisée parfois par le passage du temps. L’âme ne meurt jamais. Elle se forge, se transforme, voyage à travers les âges, se réincarne, se taille au fil du destin.
Monsieur Tantum bougeait la tête d’un air profond. Puis, il se redressa comme un piquet.
— Oui, très bien. L’âme a en effet une couleur, une essence. Une marque, une vérité profonde. Bravo.
Il marqua une pause, semblant dans l’attente d’une réaction de notre part. Comme si nous devions tous nous lever et applaudir avec ferveur. Mais seul le bourdonnement des mouches brisait le calme ambiant.
Ses lèvres se pincèrent, un éclat de frustration traversa brièvement ses traits.
— Vous ne disposez pas encore de la vue, mais chacun d’entre vous possède une identité propre, définie par la couleur de votre âme. Je peux apercevoir votre nature, votre rôle. Notre couleur est fixe, immuable, votre essence ne change pas, contrairement à celle des humains. Ces derniers possèdent une identité profonde, et sur la couche superficielle se trouve une peau changeante, définie par leurs émotions. Aujourd'hui, je vais commencer à vous initier à la vue. Vous allez sûrement me demander – il se racla la gorge et reprit d’une voix déformée – Mais monsieur, comment on fait pour voir une âme ?
Il marqua une pause avant de reprendre de sa voix initiale :
— Eh bien, il suffit simplement d’ouvrir votre esprit, d’élargir votre perception, de regarder par-delà les formes, par-delà le physique, et de plonger jusqu’au noyau d’un être. Pour cela, vous allez vous exercer sur vos camarades. Choisissez votre binôme.
— On se met ensemble ?
Je tournai lentement mon visage vers celui de Mirabella.
— Ouais.
Ne restez plus que l’écho des raclements de chaises dans la pièce.
Une fois que Mirabella et moi étions face à face, nous nous observâmes sans ciller. Ses sourcils froncés m’indiquaient qu’elle se concentrait dans son ascension. Et j’en fis de même.
Voir ne devait pas être aussi complexe. Contrairement aux humains, les altruistes développaient naturellement ce don, puisque notre âme s’aiguisait au fil des vies passées.
L’intérieur de Mirabella tourbillonnait en multiples couleurs. Une force magnétique tentait de me garder à l’écart, je devais me concentrer pour continuer d’avancer. C’était comme d’essayer d’avancer dans une tempête. Ce défilé de lumière donnait naissance à un mal de crâne, mais je résistais.
Après plusieurs minutes sur ce même cap, je finis par apercevoir un noyau, dont la forme intérieure évoquait des neutrons et protons noirs. Plus j’avançais, plus j’eus l’impression qu’une autre lueur vibrait faiblement en son centre. Un éclat vert ondulait entre les formes, je tentai d’approcher mes doigts.
Quand ma main entra dans le champ de friction, je fus éjecté. En un instant, je retrouvai la réalité, sous le regard curieux de Mirabella. Elle m’observait avec intensité, je n’arrivais pas à décrypter son émotion. Sa bouche laissa échapper un filet d’air.
Après avoir vérifié que personne ne faisait attention, j’approchai mon visage du sien et lui demandai si elle allait bien. Ses yeux glissèrent sur mes traits, avant qu’elle ne reprenne une respiration normale.
— Oui, ça va. Je...
Elle marqua une pause avant d’avancer sa chaise vers la mienne.
— Je sais pas exactement comment décrire ce que j’ai vu, mais… il y avait une sorte de… parasite ? Anomalie ?
— Comment ça ?
— Je… c’est confus. Il y avait une lueur rouge qui brillait dans la masse noire, et j’ai…
— Alors ? la coupa le professeur d’une voix grave, provoquant un sursaut chez mon amie. Vous vous en sortez ? Le chemin vers l’âme n’est pas toujours aisé. Avec le temps, un seul regard vous permettra de voir sans effort. Ne vous inquiétez pas, nous aurons tout le loisir de nous exercer.
Ses yeux balayèrent la salle.
— Pour la prochaine fois, je veux que vous lisiez les définitions de chaque couleur, côté humain et altruiste. Vous pouvez disposer.
Tandis que je rangeais mes affaires, un jeune homme m’éventa en remontant l’allée. Il posa deux mains sur le bureau du professeur afin de se pencher vers lui, laissant dévoiler le bas de ses reins. Quand Monsieur Tantum hocha solennellement la tête, « dos soyeux » se tourna vers nous.
— Pour que nous puissions tous faire connaissance, ce charmant jeune homme – il pointa un garçon à ma gauche – et moi avons réservé le bar « Le Repère » pour ce soir. C’est pas très loin d’ici. Si cela vous convient, on vous attendra là-bas. Rendez-vous à partir de dix-neuf heures, n’hésitez pas à en parler autour de vous !
Son sourire s’attarda un instant avant qu’il ne reprenne le chemin inverse. Des murmures accompagnaient sa marche.
Après toutes ces années de solitude, je ne savais pas comment sociabiliser. Cette nouvelle vie me déstabilisait. Un sentiment d’angoisse s’installa en moi.
— Ça te dit qu’on y aille ensemble ?
D’une lenteur involontaire, je tournai mon attention vers elle et scrutai son expression. Ses lèvres s’étiraient d’une ligne apaisante, et, sans que je ne le contrôle, une chaleur inonda mon ventre. Le soupir que je gardais prisonnier s’échappa enfin et j’eus un léger rictus soulagé.
— Oui, ça me va.
Nous reprîmes ensemble le chemin du dortoir, discutant de ce que nous allions porter pour ce soir. Lorsque nous posâmes un pied sur la première marche, une voix m’interpella :
— Mattheus, viens voir un instant, s’il te plaît.
Brendelia me fixait d’un air sérieux, toujours nichée derrière ses lunettes colorées. Je lançai un regard énigmatique à Mirabella avant de rejoindre le bureau d’accueil.
— Tends-moi ton Prisma, je te transmets un message laissé à ton attention ce midi.
Je levai l’appareil devant ses lunettes. Le cercle prit une forme de soleil mouvant, dont les branches tournoyaient, et émit un halo bleu. Quand mon Prisma sonna, je remerciai Brendelia d’un hochement de tête avant de rejoindre Mirabella devant les marches.
Le message s’afficha sur l’écran translucide.
Tu me dois un nouvel écran de tablette. Après différent devis, ça te coûtera 132 Lys. Apporte l’enveloppe à Brendelia quand tu l’as, ou directement dans ma chambre. Alice, Bât. B, chambre 64.
Bâtiment B... Il s’agissait de l’aile des humains. Comment Brendelia avait su à qui remettre ce message ? Avait-on été filmé ?
— Qu’est-ce que c’est ? me demanda Mirabella tandis que nous montions les dernières marches.
— Une erreur.
Je glissai mon doigt vers la gauche de l’écran pour supprimer la notification. Une fois devant nos portes respectives, Mirabella me lança :
— On se retrouve sur le seuil dans une trentaine de minutes, ça te convient ?
— OK.
💬 Commentaires 1
Ils semblent être dans un cour pour les non humains, même si on ne sait pas trop ce qu'il est.
Tout cela reste mystérieux.
Une remarque, tu parles au début des peintures et après il n'y a plus aucune description. Peut-être que cela manque. Autre truc, on ne sait pas (il me semble) combien ils sont dans sa promotion, du coup difficile d'imaginer la taille de l'amphithéâtre et à quel point il est étrange que le prof semble se focaliser sur lui.